Photo : Nadja Makhlouf, De l’invisible au visible : Moudjahida, femme combattante, Henda, comédienne pour la troupe artistique du FLN

Rendre visibles les invisibles, c’est le pari en image de Nadja Makhlouf, une photographe et vidéaste franco-algérienne dont le travail documente avec nuances la complexité des expériences des femmes algériennes.

Après des études en art du spectacle et en image documentaire, Nadja Makhlouf multiplie les expériences professionnelles dans l’audiovisuel. Elle travaille notamment en tant qu’assistante de production à Europacorp et en tant que manager culturel à la Cinémathèque française. 

Elle se consacre à partir de 2011 à un projet personnel s’intitulant « Algérie, Algériennes ». Ce projet composé de trois volets s’attarde sur la condition féminine en Algérie (plus précisément en Kabylie, dans la capitale et dans le désert) au moyen d’expositions photographiques et de films documentaires.

Le premier volet, Femmes fatales, est consacré à des femmes kabyles dans l’Algérie contemporaine et narre en image l’intimité de leur quotidien. Il a fait l’objet d’un film, « Allah Ghaleb » (On n’y peut rien), qui a obtenu le Prix du public au festival « Regard sur le cinéma du monde » à Rouen en 2012.

Photo : Nadja Makhlouf, Femmes fatales

Le second volet s’articule autour de la série photographique De l’invisible au visible : Moudjahida, femme combattante, et se focalise sur les femmes combattantes durant la guerre d’indépendance dans le pays. Il a également fait l’objet d’un court métrage intitulé « Une Moudjahida, une femme combattante ».  Loin de se cantonner au passé, le projet de Nadja Makhlouf, en revenant sur une page souvent occultée de l’histoire, porte un propos sur le présent. D’hier à aujourd’hui, qu’est devenu le combat des femmes algériennes ? L’exposition photographique a été sélectionnée par de nombreux festivals et centres culturels en France comme à l’étranger, notamment en 2014 lors d’une exposition incluant des portraits inédits au MAMA (le Musée d’art moderne d’Alger), dans le cadre du cinquantième anniversaire de l’indépendance du pays. Il a aussi fait l’objet de nombreuses parutions dans la presse française.

Photo : Nadja Makhlouf, De l’invisible au visible : Moudjahida, femme combattante, intendance des armes au maquis, Fatima Kade

Le troisième volet de cette trilogie, s’attardera pour sa part sur les femmes Touareg.

En parallèle de ce projet, la photographe et vidéaste vient de terminer un reportage photo autour des femmes féministes et musulmanes à Paris, elle envisage maintenant de l’étendre au delà de l’hexagone.

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The Casbah Post : Merci d’être parmi nous aujourd’hui.  D’où vient votre intérêt pour l’image, qu’il s’agisse de la photographie ou du cinéma?

Je crois que j’ai ça depuis que je suis petite : je collecte les images, les histoires des gens et les pose secrètement dans mes journaux intimes. J’utilisais aussi un dictaphone à l’époque. J’adorais tenir un journal intime pour lui raconter toutes les histoires que l’on me racontait et selon les histoires, je les posais soit sur du papier soit dans un enregistrement sonore. Je ne sais pas pourquoi ni comment l’expliquer, mais très tôt j’ai su que rien ni personne ne durait et que le « toujours » était une grande supercherie. Je l’ai d’ailleurs banni de mon vocabulaire, encore aujourd’hui. Pour exorciser, pour conjuguer ça, je trouvais et je le pense encore, que les images et les écrits sont les seuls remparts contre l’oubli, au temps qui passe, et à la mort. Selon le projet que je veux réaliser, j’utilise un médium différent. Il n’y a pas la même temporalité selon que j’utilise de la couleur ou du noir et blanc sur une photo, de même si je veux incarner mes personnages par le son d’une voix ou non. Tout dépend de la manière dont je veux raconter ces histoires et la trace que je veux leur laisser.

The Casbah Post : Pouvez-vous nous parler de la genèse de votre projet triptyque sur la condition féminine en Algérie ?

Photo : Nadja Makhlouf – Sarah Zouak, fondatrice de Lallab

L’idée de départ était de parler des femmes en Algérie à travers les trois régions que sont la Kabylie, la capitale et enfin le désert. Je trouvais que les femmes s’exprimaient, se présentaient, se muaient selon là où elles vivaient. Je voulais montrer ces multiplicités culturelles, et avais une folle envie de donner à voir et à entendre toutes ces femmes, loin des clichés que l’on pouvait faire ici en Occident.

Je ne sais pas pourquoi ni comment, mais très tôt, j’ai su que j’étais le pont entre ce que l’on appelle ici l’Orient et là bas l’Occident. J’ai endossé cette responsabilité là je crois ou bien sans le vouloir, l’on m’a mise dedans, dans cet « entre-deux». Ni tout à fait là bas, ni tout à fait ici. Je crois que c’est cela qui a été la genèse de tout ce travail.

The Casbah Post : Le premier volet – Femmes fatales – consacré à trois générations de femmes kabyles dresse un portrait profondément intime de celles-ci. Comment l’avez-vous approché ?

J’ai commencé par le plus simple, ma famille en Kabylie. Il est question ici de ma tante et de mes deux cousines qui ont choisi des vies radicalement opposées. Elles habitent toutes, encore aujourd’hui en Kabylie. Je suis originaire de là-bas, mes deux parents y sont nés ainsi que mes grands-parents. Comme vous le voyez, l’attachement y est très fort. J’y ai mes souvenirs d’enfance et une grande partie de ma famille. C’est tout naturellement là bas que j’ai voulu commencer le premier volet.

The Casbah Post : Le second volet s’attardant sur les femmes combattantes durant la guerre d’indépendance explore quant à lui une page encore peu connue de l’histoire du pays. Il remet aussi en question certains stéréotypes liés à l’imagerie orientaliste. Quel était le profil de ces femmes et comment se traduisait leur engagement pendant la guerre ?

Ces femmes sont assez différentes : certaines appartiennent à la classe des intellectuels, d’autres à la classe populaire, ou alors la classe bourgeoise.  Il y’a aussi des femmes de confession musulmane bien sûr mais aussi des juives, des chrétiennes, des athées.

J’ai rencontré beaucoup de femmes et je crois pouvoir dire qu’il n’y avait pas de profil à proprement parler. Elles se sont engagées dans cette guerre par principe, idéal, par nécessité aussi. Certaines ont profité de cette guerre pour faire valoir le droit des femmes, aujourd’hui ça peut paraître anodin, mais à l’époque, les femmes n’avaient le droit de rien et à rien dans les années 50. A l’échelle internationale, beaucoup de mouvements ont commencé à émerger à la fin de cette période là. Ici le combat à une double signification : se libérer du patriarcat que représente le colonisateur mais aussi celui du père ou du frère. C’est en faisant les mêmes choses que les hommes, qu’elles deviennent leurs égales, et par conséquent, elles peuvent demander à avoir plus de liberté (faire de longues études, exercer le métier qu’elles souhaitent, choisir leurs maris, sortir plus…). Il y a celles qui étaient au maquis en Kabylie, celles qui était dans la zone autonome d’Alger et enfin celles dans le désert (mais je n’en ai jamais rencontré). Elles étaient infirmières, soldats, agentes de liaison, cuisinières, premières gynéco-obstétriques, psychiatres, tisseuses de drapeau,  éveilleuses de conscience, dactylos, poseuses de bombe, artistes… Chacune avait sa place et a posé sa pierre dans cet édifice.

Photo : Nadja Makhlouf, De l’invisible au visible : Moudjahida, femme combattante, Farida Hamidiyous, infirmière du coté de la frontière Tunisienne

The Casbah Post : L’utilisation de diptyques photographiques met en avant le lien entre lutte passée et la réalité du présent. Est-ce une manière d’actualiser leur engagement ?

Oui c’est tout à fait ça. Plus de 50 ans séparent la photo d’archive de la photo récente. Ce sont ces femmes qui ont permis aux femmes algériennes aujourd’hui d’accéder à plus de libertés. Elles ont laissé un héritage fort. Elles devraient servir de modèles pour les générations futures et être une source d’inspiration pour les combats qui restent à mener pour la femme en Algérie.

Photo : Nadja Makhlouf, De l’invisible au visible : Moudjahida, femme combattante, Alice Cherki, psychiatre au coté de Frantz Fanon

The Casbah Post : Avez-vous été surprise par certaines informations que vous avez découvert pendant le projet ?

Oui, par exemple, je ne pensais pas que parmi les moudjahidate, il puisse y avoir des femmes juives et chrétiennes. Je ne pensais pas aussi que, au delà du patriotisme, leurs combats servaient aussi la cause des femmes. En réalité, j’avais une méconnaissance totale sur ce sujet et ce sont elles qui m’ont tout appris.

Photo : Nadja Makhlouf, De l’invisible au visible : Moudjahida, femme combattante, Elyette Loup, agent de liaison pour le PCA

The Casbah Post : Avez-vous d’autres projets sur lesquels vous aimeriez  prochainement vous pencher ?

Il y‘a bien 2/3 projets que j’aimerais commencer/ terminer cette année mais je n’en parle pas. Par superstition j’imagine, mais aussi par peur de ne pas les voir naître.