Cet article fait partie de notre dossier sur les résistances et révoltes du XIXème. Cet exercice non-exhaustif vise à lever le voile sur la période en mettant l’accent sur des faits moins souvent mis en exergue mais pourtant bien documentés. 

Suite à la reddition et l’emprisonnement de l’émir Abdelkader en 1847, le flambeau de la résistance face à la colonisation française est repris par l’Est et le Sud algérien. La période est notamment marquée par la résistance des combattants du Cheikh Ahmed Bouziane dans l’oasis de Zaatcha au sud-ouest de Biskra dans la région des Zibans en 1849 et la résistance des combattants menés par Lalla Fatma N’Soumer et Mohamed Lamjed Ben Abdelmalek dans le Djurdjura en 1851. Ces deux épisodes sont illustratifs du rôle actif des chefs spirituels et des femmes dans la lutte contre la colonisation dès le début de celle-ci.

Zaatcha, l’oasis rebelle  

A Biskra, au cœur de la région des Zibans, se situe l’oasis de Zaatcha. Le village fortifié de l’oasis, qui dispose déjà d’une réputation d’invincibilité durant le beylik de Constantine, se démarque par sa résistance face aux soldats de l’armée française, qui après un premier revers en juillet 1849, entament un siège de plusieurs mois qui s’achève par une violente répression. 

La résistance de Zaatcha est conduite dès 1848 par les combattants d’Ahmed Bouziane, dont les rangs sont renforcés par l’arrivée des compagnons de l’émir Abdelkader, à l’instar de Mohamed Ben Abderrahmane. Ahmed Bouziane est un marabout qui occupe le poste de cheikh de Zaatcha durant l’émirat d’Abdelkader, c’est-à-dire de chef des tribus de l’oasis. Prédicateur religieux, il déclare la guerre sainte contre la colonisation et mobilise les villages de la région afin de reprendre la ville de Biskra, qui est occupée par les troupes françaises depuis 1844.

Afin d’isoler la résistance, les troupes coloniales françaises encerclent la zone à partir du 7 octobre 1849 avec plusieurs milliers de soldats et des canons bombardent les murs du village fortifié. A la résistance des combattants d’Ahmed Bouziane s’ajoute le renfort des villageois de l’oasis (y compris de nombreuses femmes) et des zones environnantes venus porter secours aux assiégés, dont la lutte retentit peu à peu dans la région des Zibans et du Tell. 

« On vit dans la lutte les femmes de Zaatcha se mêler aux combattants et les exciter par des cris affreux. Plusieurs tenaient à la main des yatagans dont elles se servaient pour achever nos malheureux blessés, que la vivacité du combat ne permettait pas d’enlever. 

[…] Les femmes, plus féroces que les hommes, conduisaient elles-mêmes au feu tout ce qu’il y avait de plus fanatique et de plus résolu dans Zaatcha. »

Le siège de Zaatcha par Charles Bocher, Revue des Deux Mondes T.10, 1851

Gravure : Colonne des Zibans en 1849. Plan de l’attaque de droite du siège de Zaatcha par l’armée d’Afrique. / levé et dessiné par J.-I. Legay, 1849.

Au début du mois de novembre, les conditions de vie dans l’oasis se dégradent davantage quand des troupes zouaves (des unités françaises d’infanterie légère) du colonel Canrobert répandent le choléra dans la région. Le siège prend fin le 26 novembre 1849 avec la prise du village fortifié.

La population refuse la reddition et continue de résister après la mort des chefs de la résistance. Les maisons sont alors minées une à une par les sapeurs du génie. La répression au lendemain du siège vise également les femmes, dont le rôle actif durant la résistance de Zaatcha demeure encore peu étudié :

« [La] mère, [la] femme et [la] fille [d’Ahmed Bouziane] avaient été mises à mort, victimes de la fureur des zouaves, qui s’étaient introduits dans toutes les pièces et en avaient passé les habitants au fil de l’épée. La fille de Bou-Zian, que sa beauté aurait dû faire épargner, ne put donc être sauvée, pas plus que les autres femmes qui, mêlées aux défenseurs, devaient subir, comme eux, le sort des armes. »

Le siège de Zaatcha par Charles Bocher, Revue des Deux Mondes T.10, 1851

Des milliers de personnes sont tuées et des milliers de palmiers sont coupés, faisant échos aux tactiques de la terre brulée mobilisées par les forces coloniales. Ahmed Bouziane, son fils Hassan et son lieutenant le Hadj Si-Moussa sont fusillés puis décapités. Leurs têtes sont exposées aux portes de Biskra dans le but de décourager toute résistance face à la colonisation.

« A mon réveil, je trouve devant ma tente, fixé à la baïonnette d’un fusil, la tête de Bou Zian. A la baguette pend celle de son fils ; à la deuxième capucine est celle de l’un des autres chefs insurgés. Avant de les exposer au camp aux yeux des Arabes, qui pourront constater que leur shérif et ses califes sont morts, les zouaves ont voulu me faire l’hommage de ce sanglant trophée.

[…] Je suis obligé de me résigner à cet usage indispensable pour frapper l’esprit des populations toujours disposées à se soulever. »

Le maréchal Canrobert dans Souvenirs d’un siècle

Les crânes sont subséquemment envoyés au Musée de l’Homme de Paris. Ils sont rapatriés en Algérie le 3 juillet 2020 pour être inhumés le 5 juillet dans le Carrée des Martyrs du cimetière d’El Alia d’Alger.

La résistance du Djurdjura

Dans le village de Ouerdja situé dans l’actuelle commune d’Abi Youcef au sud-est de Tizi-Ouzou, nait en 1830 Lalla (titre honorifique) Fatma N’Soumer. Celle qui s’impose des années plus tard en tant que figure incontournable de la résistance dans le massif montagneux du Djurdjura est la fille d’un mouqaddam d’une zaouïa Rahmaniya (confrérie soufie) et appartient à une lignée de marabouts. 

Lalla Fatma N’Soumer choisit dès ses premières années d’instruction la méditation et la dévotion religieuse et gagne le respect de la population de Soumer, où elle s’établit avec ses frères afin de diriger une zaouia. En effet, c’est à travers ses actes de piété que les habitants du village et des alentours connaissent tout d’abord la jeune femme : elle refuse tout mariage pour se dévouer à la religion, récite le Coran, les awrâd (prières rituelles) et les adkhâr (les invocations), offre ses conseils spirituels et son aide à toute personne dans le besoin. 

Gravure : Femme kabyle par F. Philippoteaux, Paris, 1850.

Lalla Fatma N’Soumer et ses frères rejoignent le mouvement pour la résistance contre la colonisation dès 1847. La tajmaât (autorité politique) du village de Soumeur lui délègue alors, ainsi qu’à son frère Tahar, la responsabilité de renforcer les rangs des Imseblen (volontaires de la mort pour la patrie et pour Dieu) issus des nombreux villages du Djurdjura dont ceux d’Illilten et d’Aït Iraten et de mener les combattants dans la lutte.

La participation de Lalla Fatma N’Soumer, une figure à l’aura mystique, encourage l’engagement et la ferveur de nombreux résistants, qui associent alors la lutte contre la colonisation à une guerre sainte.

Oeuvre : Mohammed Lamjad Ben Abdelmalek (aussi connu sous le nom de Cherif Boubaghla) et Lalla Fatma N’Soumer conduisant l’armée révolutionnaire par Henri Félix Emmanuel Philippoteaux (1866) – Christie’s

Lalla Fatma N’Soumer et ses combattants se rallient au mouvement de résistance mené par Mohamed Lemdjad Ben Abdelmalek (aussi connu sous le nom de Cherif Boubaghla). Ce dernier initie dès 1851 une lutte armée contre les forces coloniales et établit son campement militaire au sud de l’actuelle wilaya de Tizi-Ouzou en 1853, où il gagne un important soutien auprès des populations locales. La jeune femme succède à l’âge de 24 ans au chef militaire suite à sa mort en 1854 pour diriger exclusivement la résistance contre la colonisation. 

La tête de Mohamed Lemdjad Ben Abdelmalek est exposée pendant plusieurs jours par les troupes coloniales en plein centre de la ville de Bordj-Bou-Arreridj (une action qui s’insère dans le cadre de la guerre psychologique menée par les forces françaises) et est subséquemment envoyée au Musée de l’Homme de Paris. Elle est rapatriée le 3 juillet et est inhumée le 5 juillet dans le Carrée des Martyrs du cimetière d’El Alia d’Alger. 

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Après des années de lutte, Lalla Fatma N’Soumer est arrêtée en juillet 1857 et emprisonnée à Beni Slimane dans l’actuelle wilaya de Médéa. La jeune combattante, dont la santé se dégrade rapidement, meurt en 1863 à l’âge de 33 ans éprouvée par sa captivité et par la mort de son frère Tahar. Sa dépouille repose aujourd’hui dans le Carré des Martyrs du cimetière d’El Alia à Alger.

De l’oasis de Zaatcha aux montagnes du Djurdjura, des similarités se dégagent des mouvements de résistance face à la colonisation. Ces luttes armées sont en effet menées par des figures qui se consacrent tout d’abord à la vie de chefs spirituels, qui galvanisent, rallient et dirigent ensuite des combattants en puisant dans le corpus commun de références religieuses islamiques avec des spécificités locales. 

Ces résistances sont aussi profondément marquées par la participation des femmes, un phénomène qui annonce le rôle actif de celles-ci dans la lutte algérienne pour l’indépendance au XXème siècle et de la répression dont elles feront l’objet durant des épisodes qui incluent notamment la bataille d’Alger. 

« Aucune distinction de sexe n’est opérée : les femmes aussi sont détenues puis torturées. »

Raphaëlle Branche au sujet de la torture durant la bataille d’Alger

Gravure : Assaut et prise, Le Jardin des plantes – 1851