Aujourd’hui indissociable des nuits ramadanesques en Algérie, la Bouqala est l’un des symboles de la poésie orale féminine du pays.

Photo : Slimane Zoheir – Ramadan à Alger

Mois de partage et de spiritualité, le Ramadan est l’occasion pour les foyers algériens de s’adonner à de nombreuses traditions. Parmi celles-ci, le jeu de la Bouqala occupe une place privilégiée auprès des femmes des villes d’Alger, de Blida, de Cherchell, de Tlemcen ou encore de Constantine.

Le terme Bouqala fait d’abord référence à un vase en argile, mais aussi à des courts poèmes, parfois improvisés, récités par des femmes rassemblées dans les terrasses des Casbahs ou dans les patios, après la tombée de la nuit. Durant ce jeu qui mobilise un vase de terre (Bouqala), des anses et des parfums naturels, une fumigation avec un Kanoun est effectuée pour éloigner les mauvais esprits et purifier le vase. Ce dernier est ensuite rempli d’eau et couvert d’un foulard pendant qu’une invocation est récitée.

Le jeu peut commencer : les participantes déposent des objets personnels en argent comme des bagues ou des bracelets dans le vase. Elles nouent un bout de tissu en pensant à un être cher pendant qu’un poème est récité, puis un objet est puisé dans le vase. La propriétaire de l’objet est la destinataire du présage contenu dans le court poème, évoquant souvent les thèmes de l’amour, de la mort, de la séparation ou de désirs inavoués. Pendant plusieurs tours, les Bouaqal (pluriel de Bouqala) peuvent en effet être porteuses de bons ou de mauvais augures et sont interprétées par les participantes.

« Le rituel de la bouqala est un jeu traditionnel de divination. Des femmes se réunissent autour d’une officiante, souvent une vieille femme, et chacune dépose un bijou dans un récipient en terre. L’officiante récite un poème, puis une jeune fille prend au hasard l’un des bijoux. Celle à qui il appartient doit trouver dans le poème récité ce qui peut éclairer sa vie, ses amours, lui annoncer des départs, des joies ou des malheurs. »

Extrait du livre La Bouqala par Mohamed Kacimi et Rachid Koraichi

Photo : iñaki do Campo Gan – Bouqala avec l’artiste Souad Douibi

Tradition poétique et orale, la Bouqala n’est toutefois pas qu’un passe-temps qui rythmerait les nuits du Ramadan. Elle représente un « fait social urbain » où les femmes ont l’occasion de faire preuve de créativité poétique. Elle est aussi un patrimoine, mobilisant la derija, qui a notamment servi à véhiculer des messages de résistance durant la colonisation. Selon la politologue Karima Ramdani, les rituels divinatoires serviraient alors aux femmes à « reprendre en main leur destin, à libérer l’avenir de ce qui aujourd’hui le défigure ».

Il est venu à moi avec sa main verte et m’a offert cent perles.
Les temps mauvais se sont saisis de lui, il m’a trahie en me laissant stérile.
Mais Dieu merci, la Patrie a fait appel à lui : il est allé chercher la liberté.
Il est venu à moi avec sa main verte. Il m’est apparu en songe.
Il a posé sur mes vêtements de deuil, roses et jasmin.

Les traditions orales étant généralement dépréciées par les autorités coloniales, l’expression dialectale de la Bouqala était souvent perçue durant cette période comme inférieure aux œuvres écrites en arabe littéraire. Dans ce contexte, son caractère subversif a souvent été ignoré dans les écrits portant sur ce jeu et de manière générale sur les cultures orales algériennes. D’aucuns, à l’instar du sociologue Pierre Bourdieu ou du médecin et écrivain Laadi Flici, voient pourtant dans cette poésie improvisée puisant dans le dialecte, une portée transformatrice.

Ainsi, durant les années 1950, de nombreux poèmes récités pendant le jeu de la Bouqala explorent les thèmes de la liberté ou de l’absence d’un être cher parti au front. Le jeu est marqué par l’histoire du pays, dans la mesure où les sphères personnelle, politique et sociale étaient à l’époque indissociables.

Au lendemain de l’indépendance, l’intérêt pour la Bouqala ne faiblit pas. Des programmes étatiques – dont ceux produits par l’écrivain et chroniqueur Kaddour M’hamsadji – lui donnent un écho national et invitent l’audience à partager des poèmes tout en consolidant son statut de poésie appartenant au patrimoine populaire du pays. Bien que la pratique de la Bouqala ne repose plus sur son aspect divinatoire, le jeu est aujourd’hui l’un des symboles de la poésie orale féminine du pays. Pendant ce mois sacré, la Bouqala constitue une richesse culturelle à revisiter et à sauvegarder pour les prochaines générations.

Photo : iñaki do Campo Gan – Bouqala avec l’artiste Souad Douibi

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