Cet article fait partie de notre dossier sur les résistances et révoltes du XIXème. Cet exercice non-exhaustif vise à lever le voile sur la période en mettant l’accent sur des faits moins souvent mis en exergue mais pourtant bien documentés. 

A quoi ressemblait l’Algérie au tournant du XXième siècle ? Que restait-il de l’architecture vernaculaire et des quartiers historiques de ses grandes villes ? Le livre de Frances E. Nesbitt, Algeria and Tunis, publié en 1906 offre un tableau inédit des paysages et mœurs du pays, plus de 70 ans après le début de la colonisation française.

Oeuvre : Frances E. Nesbitt, An old street, Algiers

Mis en ligne grâce au projet Gutenberg (une bibliothèque de versions électroniques libres de livres du domaine public, dont les droits d’auteur sont expirés ou rendus disponibles avec la permissions de l’auteur), ce panorama en couleur présente la particularité d’être l’œuvre d’une artiste britannique, Frances E. Nesbitt, célèbre pour ses peintures d’aquarelle issues de voyages en Egypte, Palestine, Italie et en Espagne.

Née en 1864 à Wolverhampton, Frances Emily Nesbitt a étudié au Ipswich School of Art et est élue en 1899 en tant que membre associée de la Société des femmes artistes (Society of Women Artists). En 1906, elle publie avec la maison d’édition A & C Black de Londres Algeria & Tunis. Ce livre est le fruit d’un voyage de deux ans au cœur des deux pays du Maghreb et comprend des descriptions ainsi que des oeuvres de l’auteur.

Bien qu’empreint de l’orientalisme (par extension des clichés et lieux communs qui lui sont associés) en vogue à l’époque en Europe dans les milieux artistiques, cette œuvre est singulière en ce que son auteur avait accès aux sphères aussi bien publiques que privées de la société algérienne. Elle dresse ainsi de sa perspective féminine un portrait rare des mœurs du pays, tout en offrant un regard sur la situation du patrimoine architectural de l’Algérie quelques décennies après le début de la colonisation.

Alger, une ville de contrastes

L’artiste décrit Alger comme une ville de contrastes à plusieurs niveaux, de ses habitants à son architecture (notamment entre ses ruelles anciennes exiguës et ses nouvelles artères larges). Cette description informe déjà de la destruction de la majorité de la basse Casbah pour l’aménagement de bâtisses de type colonial :

A certains moments, la ville est baignée de soleil, « un diamant dans un cadre d’émeraude », comme les Arabes l’appellent, tandis qu’à d’autres, on ne voit qu’un contour vague effacé sous la pluie tropicale. […]

L’arrivée [dans la ville] est plutôt décevante, car la première impression est qu’elle est si française, avec si peu de touches orientales. Le port, le quai et les maisons sont modernes et pourraient appartenir à n’importe quelle ville du Sud de la France. […] Mais pour ceux qui aiment explorer les paysages étrangers, il y a derrière ces maisons modernes ennuyantes le quartier arabe qui se cache, peu altéré mais qui disparait rapidement. […]

 La première visite [dans les rues tortueuses de la Casbah] vous laisse sans souffle mais enchanté. Sans souffle parce que toutes les rues sont composées d’escaliers d’une échelle plus ou moins imposante (on dit que la plus longue rue a au moins 500 marches), enchanté car à chaque tournant, il y a quelque chose d’exceptionnel pour les yeux d’un étranger.  

Pour les non-initiés, rien [dans les façades des maisons de la Casbah] ne suggère la richesse ou la pauvreté, les murs agissent comme des masques. Cependant, une fois qu’on est à l’intérieur et qu’on traverse l’entrée sombre des corridors, on trouve des demeures parmi les plus belles qui soient. Elles se ressemblent beaucoup, avec leurs cours fermées et leurs colonnes délicates et torsadées, ainsi que leurs chapiteaux raffinés.

Les pièces de réception ont des larges entrées vers la cour, pour que l’on puisse profiter des fontaines fraiches, des fleurs et des arbres s’il y en a. Les pièces de l’étage supérieur suivent le même modèle et ont un balcon en bois, généralement avec de belles gravures. Les cours et toutes les pièces sont décorées avec des carreaux aux motifs anciens, très riches et avec des couleurs douces et beaucoup de pièces ont des œuvres de stucs dans le style de ceux de l’Alhambra mais à la finition plus rugueuse et grossière. […]

Oeuvre : Frances E. Nesbitt, The garden court of an old moorish villa, Algiers

Il y a une triste impression que l’essentiel de la vie orientale est entrain de disparaitre doucement, que l’aspect pittoresque se meurt et que la tendance ici est plus importante qu’ailleurs de couvrir et de cacher cet ancien mode de vie et ces coutumes avec une sorte de manteau de civilisation moderne. […] Les murs [de la ville] ont disparus, les portes aussi. Il reste maintenant la grande forteresse, située sur le point le plus haut de la ville et qui est aujourd’hui utilisée comme caserne. Il ne reste aussi que quelques fragments des murs [d’Alger], et du vieux port. 

La belle tour mauresque appelée le Penon, aujourd’hui utilisée comme phare, a été construite en 1544 sur le site d’un ancien fort espagnol au cœur de vieux édifices avec ici et là des œuvres mauresque raffinées. […] [Il s’agit] des coins et recoins du vieux monde dans la ville, que les architectes d’aujourd’hui n’ont pas encore détruit. Il est facile pour quelques secondes de s’imaginer dans cette ancienne vie, même si ces rêveries finissent par un choc soudain : le bruit d’un tramway électrique, le vrombissement d’un moteur, une sonnette de cycliste, ou l’apparition d’une figure occidentale qui ne pourrait jamais avoir d’affinité pour les Milles et une nuits.

Frances E. Nesbitt souligne d’ailleurs dans son livre la différente approche adoptée par le génie militaire français en Tunisie à l’aune de la destruction de parties considérables des quartiers historiques des grandes villes d’Algérie et qui dans le protectorat favorisa davantage la préservation du patrimoine culturel local :

Une grande partie des vieux murs et des portes [de Tunis] subsistent […] et même si les édifices modernes encerclent et remplacent graduellement les habitations mauresques dans les quartiers périphériques de Bab Djazira et Bab Souika, les coutumes, styles et pratiques orientales demeurent au sein du cercle magique [de l’ancienne ville].

C’est une des nombreuses choses que les Français ont apprises en Algérie et dont la Tunisie a bénéficié. Les vielles villes sont laissées intactes et plutôt que les détruire pour faire place à des nouveaux boulevards, au quartier français, aux édifices publics, au théâtre, aux boutiques et restaurants, ils construisent davantage en dehors des murs de la ville. […] Bien que les tramways encerclent la ville et passent par la banlieue, toutes les propositions pouvant défigurer le quartier central, la Médina, ont été catégoriquement refusées.

L’œuvre de Frances E. Nesbitt apporte aussi des pistes de reflexion sur la vie des habitants dans le quartier historique de la capitale et offre une porte d’entrée inédite vers les pratiques publiques féminines algéroises à travers ses observations dans les lieux de culte :

Tout le long de ces rues on peut rencontrer une variété sans fin de personnages : des Arabes originaires de la ville ou des campagnes environnantes, des Spahis dans leur uniforme étincelant, des soldats français, des travailleurs italiens, des enfants avec des habits aux couleurs vives, des femmes juives avec un voile sombre autour du visage. Plus intéressant que tout, [on peut voir] toutes ces femmes arabes qui papillonnent comme des fantômes d’un coin sombre à l’autre. Les plis de leurs haiks cachent toute la gloire de leurs robes d’intérieur, de telle sorte que le seul signe de richesse visible est dans le raffinement de leurs chaussures françaises et le fait que le haik est en pure soie, tandis que le petit voile sur le visage est fait d’un tissu plus délicat encore. Leurs pantalons turcs bouffant quant à eux se ressemblent et sont faits de cotton. […]

La mosquée-mausolée [de Sidi Mohammed Abderrahman-el-Telebi] est incontestablement attrayante. […] Elle a de nombreuses tombes sacrées, dont la plus importante est décorée avec des carreaux et un auvent. […] Un peu de verdure, quelques arbres, un grand cyprès, un figuier bourgeonnant et des femmes arabes qui circulent délicatement pour compléter le tableau car il s’agit d’un de leurs lieux de prière favoris. […]

 Il y a aussi une petite mosquée dans la vielle ville, qui est toujours pleine de femmes qui prient pour avoir des bébés. Elle abrite la tombe d’un autre saint. […]

Près du Jardin d’essai il y a […] le cimetière arabe, très sauvage et mal entretenu et dont l’intérêt vient non pas de sa propre beauté, mais du fait qu’il est le lieu de pèlerinage des femmes arabes chaque vendredi toute l’année. Il abrite la tombe d’un saint célèbre nommé Sidi Mohammed Abdel Rahman Bou Kobrin, qui est venu à la fin du XVIIIème siècle des montagnes du Djurdjura. […] A midi les portes [du cimetière] sont fermées à tous les hommes et il se remplit jusque six heures du soir de femmes et d’enfants. [Les femmes] viennent ici, en transport ou à pied. […] Une fois entrées dans l’enceinte, elles se rassemblent en riant autour des diverses pierres tombales et retirent les tissus qui couvrent leurs visages, laissant entrevoir des couleurs gaies sous le voile blanc. Ici, elles pique-niquent, discutent et se rencontrent. […]

Bien qu’on puisse voir des larmes, des femmes embrasser des tombes et des offrandes de plantes vertes, les symboles de l’immortalité, les sourires et les regards doux, sont beaucoup plus abondants. […]

Oeuvre : Frances E. Nesbitt, Koubba of Sidi Noumann, Algiers

Des cimetières aux tombes et sanctuaires, il n’y a qu’un pas et ici, comme en Italie, il y a un nombre infini de lieux de pèlerinages. Les saints musulmans abondent tout simplement.

Une vie paisible au désert

Le voyage de Frances E. Nesbitt a ensuite conduit l’artiste aux portes du désert. Elle a pu à l’occasion accéder à l’intérieur de maisons et décrire la vie des femmes à El Kantara :

La plus jeune femme posait dans la maison et le cheval qui était à l’intérieur fut chassé pour faire de la place. Le portail d’entrée était solidement fermé et le calme régnait. Elle était plutôt petite et assez grosse, avec la peau douce, un teint clair, de grands yeux et des sourcils retouchés au khol.

Elle portait une robe en mousseline enroulée autour de son corps et attachée avec une ceinture et des broches, et elle avait de nombreux ornements et breloques en argent. La femme plus âgée avait une robe en cotton imprimé, clairement originaire de Manchester, mais dont la couleur n’avait rien de grossier. L’habit flottant avait une apparence des plus orientales.

Il n’y a pas de meubles dans ces habitations, juste une étagère, des crochets, un ustensile pour broyer le blé, quelques cruches aux formes délicates, des casseroles et un bon nombre d’habits et de burnous colorés. Ayant l’esprit hospitalier, elles m’ont offert des dates séchées, du mais et des noix dans un panier tressé.

La porte ouverte laissait entrer la lumière et l’air, mais il n’y avait sinon qu’une petite ouverture carré. Le toit était pour sa part soutenu par deux piliers. Le mouton et les chèvres entraient et sortaient à tout moment, tout comme les poules, tous parfaitement heureux et chez eux. Les deux femmes souriaient et avaient des manières charmantes, bien qu’elles étaient intriguées par chaque détail de ma robe et de mes peintures. […]

Oeuvre : Frances E. Nesbitt, Carding wool

La britannique dresse aussi le portrait d’un quotidien paisible à Biskra, mais où le poids de la colonisation pèse remarquablement sur ses habitants :

Biskra se distingue non pas par son apparence, mais par le fait que c’est l’endroit en Algérie où l’antagonisme entre Orient et Occident se remarque le plus. […]

Envouté par le calme, l’ego se meurt. Il n’y a pas de place pour les soucis quotidiens sous ce ciel lumineux. Il y a quelque chose de mystérieux et une tristesse, un sentiment de solitude intense, mais il y a une sensation de destinée qui règne, insufflant que ce qui est écrit est écrit. […]

Oeuvre : Frances E. Nesbitt, The fruit market, Biskra

La lecture de vive voix est une pratique très populaire ici. Durant la journée, un vieil homme à la mine sérieuse, livre en main, prend son poste dans un coin de rue et lit à un groupe d’hommes assis par terre. Ils écoutent avec intérêt chacun de ses mots. Les passants s’arrêtent attentivement un moment puis généralement finissent par rejoindre le petit cercle. Les soirs dans un des cafés, il y a toujours un lecteur, un homme doté d’une importante puissance dramatique, qui attire de larges audiences, qui se rassemblent pour écouter des fables des Mille et une nuits. […]

On peut accéder aux jardins de palmiers, qui font l’extrême fierté de leurs propriétaires, en poussant un rondin de côté et en se faufilant à travers une ouverture dans le mur. La richesse est ici comptée en nombre de palmiers et chacun d’entre eux fait l’objet d’une taxe. Pour encourager les colons français, une taxe de seulement 5% est imposée sur leurs produits, tandis que les Arabes paient le double. Ces derniers trouvent naturellement cela très difficile.  

Constantine, une ville altérée

Tout comme à Alger, Frances E. Nesbitt constate à Constantine la profonde altération du patrimoine architectural de la ville durant la colonisation et la destruction de ses quartiers historiques. La cité suspendue n’en reste pas moins remarquable par sa beauté selon l’artiste :

Les histoires et descriptions de Constantine sont pleines d’une telle admiration, qu’elles ne sont en réalité qu’un chœur chantant ses louanges. […][Devant ces hyperboles], l’esprit prudent se prépare à être déçu ou désillusionné. Dans notre cas, une telle sagesse n’est pas nécessaire, car Constantine dépasse toutes les attentes par sa beauté.

 Dans les temps anciens, la ville devait être aussi pittoresque que son site mais hélas, cela n’est plus le cas. L’engouement pour l’amélioration moderne [du génie militaire français] a tellement détruit la ville qu’il ne reste que des poches d’architecture orientale.

Cette destruction du patrimoine culturel constantinois a touché aussi bien les maisons traditionnelles présentes avant la colonisation que les nombreux fragments du passé antique de la ville :

Pendant de nombreuses années, le gouvernement militaire ne voyait aucun intérêt dans la préservation des antiquités. Elles ont donc été cassées, découpées ou détruites, pour faire place à de nouveaux édifices, des routes et des voies pour le tramway. La plus grande perte étant peut-être l’arc de triomphe splendide, qui était encore en parfait état en 1734. Des temples, des arcades, des voutes, des portiques et des bains ont tous été emportés par la soif d’amélioration du génie militaire français. […]

Ce qu’il reste de la ville arabe est dissimulé derrière des maisons modernes, et ressemble aux anciens quartiers d’Alger. […] Des piliers et chapiteaux d’édifices romains remplissent les coins. […]La vie, l’effervescence et la confusion dans les rues, les toits de tuiles, la couleur bleue pâle des murs, les boutiques étranges, le rouge écarlate et le bleu suspendus dans la rue des teinturiers, l’éclat de l’argent quand les hommes s’affairent sur les petits feux pour fabriquer sommairement des bijoux, les tonalités plus délicates et les mouvements rythmés de ceux qui travaillent la soie ou les ceintures, et qui enroulent des fils jaunes autour de bobines énormes; ces petits détails, comme un fil fin tissent une formule magique, celle de l’enchantement de l’Orient.

Des coutumes qui persistent aujourd’hui

Si une partie considérable du patrimoine culturel algérien a été détruit durant la colonisation, le livre de Frances E. Nesbitt décrit toutefois aussi des pratiques anciennes qui subsistent à ce jour, notamment la parade militaire de la fantasia ou encore la longue tradition de cures dans les sources thermales :

La prochaine étape dans notre voyage pour atteindre la Tunisie est Hammam Maskhoutine, ou le Bain des damnés. Si le nom est suffisant pour effrayer les étrangers, le site a l’effet complètement inverse. […]

Oeuvre : Frances E. Nesbitt, The silent waterfall, Hamam Meskhoutine

Les anciens bains de la région, dont certains romains […], sont encore utilisés et sont parmi les sources les plus célèbres d’Algérie, même si Hammam R’hira, merveilleusement situé dans des montagnes non loin d’Alger, sont aussi très prisées.

Bien que publiée en 1906, l’œuvre de Frances E. Nesbitt met le projecteur sur l’Algérie de l’époque et souligne les effets de la colonisation sur le patrimoine matériel du pays. Bien qu’il ne subsiste qu’une portion de cet héritage millénaire, il est aujourd’hui crucial de le conserver et de le valoriser afin que les prochaines générations puisse également s’approprier l’histoire riche du pays.

Oeuvre : Frances E. Nesbitt – The Penon, Algiers