Placées sous le slogan « Glorieux novembre, loyauté et renouveau », les commémorations du 1er novembre ont été rythmées en 2024 par un foisonnement de célébrations et d’activités culturelles à travers l’Algérie afin de souligner le 70ᵉ anniversaire du déclenchement de la guerre d’indépendance du pays.
“Le 1er novembre 1954, le premier appel adressé par le Front de libération nationale au peuple algérien est lancé. Il marque le début de la guerre d’indépendance du pays. Le journaliste Mohamed El Aïchaoui rédige la déclaration sous la dictée de Mohamed Boudiaf et de Didouche Mourad dans la Casbah d’Alger.
Tiré à des milliers d’exemplaires dans la nuit du 26 au 27 octobre sous la supervision d’Ali Zamoum dans le village d’Ighil Imoula (Tizi Ouzou), le texte est subséquemment distribué par Amar Ouamrane.”C’était un 1er novembre – The Casbah Post
Les commémorations, qui se poursuivront jusqu’au 1er novembre 2025, mobilisent près de 12 ministères et comprennent entre autres des représentations artistiques, des rencontres académiques, et des initiatives de préservation de mémoire telles que le lancement d’une bibliothèque numérique, l’enregistrement de témoignages d’anciens combattants et combattantes, la numérisation de films et de documentaires historiques, ou encore des concours sur l’histoire du pays.
Ces initiatives culturelles et mémorielles invitent alors à un exercice de réflexion plus large : celui de mesurer le chemin parcouru par l’Algérie en 70 ans. Depuis la date fondatrice qu’est le 1er novembre 1954, l’évolution du pays peut être saisie à travers des chiffres clés, témoins des progrès mais aussi des défis rencontrés. Il s’agit en outre de contextualiser les origines de l’appel de 1954 à la lutte révolutionnaire et de l’ancrer dans une réalité socio-économique d’autant plus révélatrice.

Photo : Marc Riboud – Alger, 2 juillet 1962
En effet, en 1954, la situation en Algérie était marquée par des indicateurs alarmants : une espérance de vie à la naissance autour de 34 ans, un taux d’analphabétisation d’environ 90% et une forte dépendance envers une économie coloniale inéquitable (on estime le revenu annuel moyen d’un agriculteur algérien à 22 000 francs, contre 780 000 francs pour son homologue français/européen). Ces chiffres reflètent les conditions de vie précaires et les inégalités profondes qui ont nourri les revendications de justice et les velléités d’indépendance. Aujourd’hui, alors que le pays célèbre sa souveraineté, les progrès réalisés dans des domaines clés comme l’éducation, la santé et l’urbanisation témoignent d’un chemin semé d’obstacles mais jalonné d’avancées significatives.
« La société coloniale tend à prendre la forme d’un système de castes. Elle est composée en effet de deux communautés juxtaposées et séparées, qui coexistent sans communiquer vraiment, et qui sont placées dans un rapport de dominante à dominée. Aussi la « conscience de caste » prime-t-elle la conscience de classe (et a fortiori ce que l’on peut appeler la conscience de l’ethnie).
La guerre a achevé ce que la situation coloniale avait commencé. Cela, essentiellement, parce qu’elle a dévoilé les fondements mêmes de l’ordre colonial et parce que le sentiment de l’unité [algérienne] n’a fait que se renforcer dans la lutte et les épreuves communes. »Le sociologue Pierre Bourdieu dans son article L’unité de l’Algérie de juillet 1961 publié dans le « Monde diplomatique »
Cet exercice revêt une importance d’autant plus particulière en ce qu’il intervient à un moment charnière de l’histoire algérienne : si 1954 symbolise les 124 ans de colonisation française, 2024 marque les 62 ans d’indépendance de l’Algérie. Cette double perspective offre une occasion unique pour mesurer le chemin parcouru et de comparer les progrès réalisés au cours d’une période qui représente exactement la moitié de la durée de la présence coloniale en Algérie.
Dans cette optique, The Casbah Post a rassemblé, à des fins éducatives, des indicateurs socio-économiques issus de recensements, de recherches démographiques et d’études historiques. L’objectif ? Répondre à une question fondamentale : de 1954 à 2024, quelle a été l’évolution de l’Algérie ?
Dans le cadre de notre article, nous utilisons les termes « population algérienne » pour désigner la catégorie que le régime colonial appelait « population musulmane » ou « indigène » du pays. La population dite « musulmane/indigène » était juridiquement distincte et subordonnée à la population « française », composée non seulement de Français issus de métropole mais également d’autres colons européens. Les Algériens musulmans étaient soumis à un ensemble de lois discriminatoires, les privant de nombreux droits accordés aux Français/Européens. Quant aux Juifs algériens, bien qu’initialement soumis au statut d’indigénat, ils acquièrent la citoyenneté française par le décret Crémieux de 1870, mais demeurent perçus durant la colonisation comme une catégorie intermédiaire, inférieure aux colons européens. Cette division reflétait la hiérarchie ethnique et sociale imposée par le régime colonial.
De la crainte de l’instruction
Selon le recensement de 1954 organisé par les autorités françaises, seuls 13,7% de la population algérienne de plus de 10 ans peut lire et écrire.
Le taux d’analphabétisme important est la conséquence selon l’anthropologue Gilbert Grandguillaume tout d’abord de la confiscation dès 1848 des biens des institutions religieuses algériennes qui assuraient le financement des écoles coraniques, alors élément clé de l’alphabétisation dans le pays, de la restructuration de l’enseignement dans la colonie, ainsi que de la résistance des colons (opposés notamment aux « lois Ferry ») qui voyaient dans l’instruction des Algériens un facteur, outil et véhicule de révolte.
Selon le chercheur démographe Kamel Kateb, la part de l’instruction publique dédiée à la population algérienne dans les dépenses publiques représente en moyenne 1,9% du total du budget de la colonie, tandis que les dépenses pour l’instruction publique des populations européennes représentent en moyenne 8,4% du total des dépenses de la colonie. Ceci, en dépit du fait que cette dernière est sept fois moins nombreuse que la population algérienne scolarisable.
Au lendemain de l’indépendance du pays, le gouvernement algérien met en place une politique considérable d’alphabétisation, perçue comme un effort national dans le sillage de la lutte révolutionnaire :
« Il fut parlé de « campagne », de « combat », de « lutte », de « mobilisation » contre l’ignorance. Un mot à consonances barbares apparut sur les lèvres, dans les journaux, dans les textes officiels : l’alphabétisation.
Sur des initiatives diverses, des centres se constituèrent spontanément partout où cela était possible : dans des écoles et des services administratifs, dans les casernes et dans les locaux de diverses associations (syndicats, union des femmes, scouts, étudiants, etc.). Il ne s’agissait plus, comme au temps de la domination coloniale, d’une action charitable ou bienveillante venue d’en haut, mais d’un mouvement issu du peuple.
Pendant l’été 1963, une campagne expérimentale d’alphabétisation fut lancée dans les entreprises du secteur en autogestion avec le concours, en particulier, de plusieurs milliers de lycéens et d’étudiants. Trois brochures (lecture, calcul, guide de l’alphabétiseur) furent éditées à cette occasion. »La campagne d’alphabétisation (L’Algérie dans la voie du socialisme), le « Monde diplomatique », octobre 1965

Ces efforts continus (le pays se dote en 2008 d’une stratégie nationale visant à réduire l’analphabétisme en se focalisant entre autres sur les femmes dans les régions rurales et isolées) aboutissent à des progrès notables. Ainsi, le taux d’alphabétisation en Algérie s’élève aujourd’hui à 92,6 % de la population selon les données de l’Office national d’alphabétisation et d’enseignement pour adultes (ONAEA).
Espérance de vie : des gains remarquables
Le chercheur démographe Kamel Kateb estime que l’espérance de vie à la naissance des Algériens est en 1954 de 34 ans pour les hommes et de 33 ans pour les femmes. Elle est toutefois en comparaison presque deux fois supérieure pour population française/européenne de la colonie à la même période : 60 ans pour les hommes et de 67 ans pour les femmes.
La faible espérance de vie observée durant cette période s’explique par plusieurs facteurs structurels et socio-économiques, notamment la paupérisation généralisée de la population, l’accès restreint aux services de santé pour la majorité des Algériens, la prévalence de la malnutrition, une couverture vaccinale insuffisante, ainsi que des conditions sanitaires précaires. Ces éléments, interconnectés, ont significativement contribué à une mortalité élevée et à des conditions de vie difficiles, caractéristiques des contextes marqués par des inégalités et un accès limité aux ressources essentielles.
Ainsi, Jacques Vallin, directeur de recherche à l’Institut national d’études démographiques (INED) de Paris, estime que le taux de mortalité (c’est-à-dire le nombre de décès rapporté à la population totale moyenne d’une année, généralement exprimé pour 1000 personnes) des Algériens entre 1951 et 1955 est de 25‰ (un taux considéré comme élevé). Il est alors de 10‰ pour la communauté française/européenne durant la même période.

Selon l’Office national de la statistique, l’espérance de vie des Algériens à la naissance atteint en 2023 79,6 ans : plus précisément, 78,2 ans pour les hommes et 81 ans pour les femmes. Le taux brut de mortalité quant à lui s’élève à 4.15 ‰ en 2023.
Il s’agit de gains considérables attribués à plusieurs facteurs dont l’amélioration des conditions sanitaires (notamment grâce au renforcement des infrastructures de santé et à l’amélioration de l’accès aux soins), les campagnes de vaccination de masse contribuant à la réduction de la mortalité infantile et à l’éradication de certaines maladies infectieuses, l’accélération de l’urbanisation facilitant l’accès aux services de santé, à l’eau potable et à l’assainissement, ainsi que la réduction des inégalités et l’amélioration des conditions de vie.
L’Algérie enregistre en 2022 selon le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) un indice de développement humain (IDH) mesurant la qualité de vie de 0.745 (un IDH considéré élevé). Il s’agit d’un IDH supérieur à la moyenne des pays arabes, y compris le Maroc et la Tunisie.
Une urbanisation qui ne cesse de s’accélérer
Le géographe Marc Côte estime en 1954 la population urbaine algérienne à 25%. L’Algérie est alors moins urbanisée que ces voisins du Maghreb sous le régime de protectorat.

Photo : Philip Jones Griffiths – The War in Algeria, regroupment camp in the mountains of Kabylia recently abandoned by French troops, 1962
Au lendemain de l’indépendance, des politiques d’aménagement du territoire et de constructions ambitieuses alliées à un exode rural ainsi qu’un phénomène de reclassement des agglomérations mène le pays à un taux d’urbanisation de plus de 75% en 2024. Le pays est aujourd’hui le plus urbanisé du Maghreb, avec des centres urbains qui jouent un rôle de véritable moteur de transformation sociale, facilitant l’accès à l’éducation, à l’emploi et aux services de santé.
Économie et (in)sécurité alimentaire
L’Algérie au milieu des années 1950 faisait face à une grave insécurité alimentaire, exacerbée par une agriculture coloniale qui n’assurait plus les besoins alimentaires de la population locale. La production céréalière était inférieure aux niveaux nécessaires pour nourrir la majorité de la population. En 1954, la ration alimentaire quotidienne moyenne de la population algérienne ne dépassait pas 1 520 calories par habitant, bien en deçà des besoins nutritionnels de base. Ce déficit était largement attribuable à la prédominance des cultures de rente, à l’instar de la vigne, qui avaient remplacé les cultures vivrières nécessaires à l’équilibre alimentaire des Algériens (le rendement des céréales était de 8 quintaux par hectare en Algérie, comparé à 22 quintaux par hectare en métropole). La population locale, confrontée à un faible pouvoir d’achat, n’avait accès qu’à une alimentation de subsistance et dépendait des importations pour couvrir une partie significative de ses besoins alimentaires, notamment en céréales, sucre, lait et huiles. Le système d’exportation et de consommation, axé sur des produits destinés à la métropole, avait conduit à une insécurité alimentaire chronique, exacerbée par un déséquilibre social et économique qui appauvrissait une grande partie de la population autochtone. Cette situation renforçait la dépendance économique de l’Algérie vis-à-vis de la métropole et mettait en évidence les lacunes structurelles de son économie.

Photo : Philip Jones Griffiths – The War in Algeria, young Algerian girl at a feeding centre in Sakiet (Tunisia), 1962
L’économie coloniale était de plus marquée par une forte concentration dans le secteur agricole, qui représentait environ 80 % de la population active dans les années 1950. Cependant, cette économie était en proie à des difficultés profondes, notamment en raison de la déstructuration des communautés rurales causée par la dépossession foncière, la politique coloniale de cantonnement et les obstacles à l’accès au crédit et aux terres. En outre, l’économie algérienne souffrait d’un sous-développement structurel avec des limites dans la productivité agricole et industrielle. Cette situation était aggravée par un fort taux de sous-emploi, un chômage endémique et un manque de cadres techniques qualifiés, limitant les perspectives de croissance et de développement à long terme.
Selon le rapport Frappart, l’Algérie coloniale n’était pas seulement un pays sous-développé, mais un pays marqué par une pauvreté intrinsèque. La grande majorité des Algériens vivaient dans des conditions de précarité, avec un accès limité à l’éducation, aux soins de santé et aux services de base. Le pays était plongé dans une pauvreté généralisée, exacerbée par l’existence d’une économie agricole archaïque et l’absence d’un développement industriel et commercial réel. Le poids de cette pauvreté était particulièrement lourd pour les populations rurales, qui constituaient une grande partie de la population active, vivant souvent dans des conditions de semi-prolétariat, sans terres ni ressources pour améliorer leur quotidien.
Depuis son indépendance, l’Algérie enregistre des avancées importantes en matière de sécurité alimentaire. La ration alimentaire quotidienne moyenne par habitant, qui est passée à 3 349 calories par jour en 2017, dépasse les besoins énergétiques recommandés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Ali Daoudi, professeur au Département d’économie rurale de l’École nationale supérieure agronomique (ENSA) à Alger et Amel Bouzid, responsable de la division Agriculture, territoires et environnement au CREAD (Centre de recherche en économie appliquée pour le développement), attribuent ces améliorations à des politiques alimentaires visant entre autres à maintenir les prix des produits de base à des niveaux accessibles, notamment pour le blé, le lait, le sucre et les huiles végétales.
Ils soulignent que le secteur agricole algérien a connu une évolution notable au cours des deux dernières décennies grâce à des programmes tels que le Plan national de développement agricole (PNDA) et le Plan Filaha, visant à augmenter la production et la productivité des filières stratégiques. Ces efforts, alliés à l’augmentation des importations, ont conduit à une hausse significative de la production agricole, soutenue par l’extension des superficies irriguées.
Un regard vers l’avenir : défis et opportunités
L’Algérie de 2024 se trouve à un tournant décisif où se dessine un avenir riche en opportunités mais non dénué de défis. Forte de sa jeunesse, avec près de 50 % de la population ayant moins de 30 ans, le pays possède un capital humain dynamique et connecté. Cependant, ce potentiel peut rapidement se transformer en un défi en l’absence d’opportunités d’emploi suffisantes.
Par ailleurs, si le pays a enregistré des avancées considérables quant à l’éducation des femmes (elles constituent plus de 60% des diplômés universitaires du pays et détiennent plus de 50% des diplômes dans les filières des sciences, de la technologie, de l’ingénieurerie et des mathématiques – un des taux les plus élevés au monde), leur insertion dans le marché du travail demeure crucial afin de tirer pleinement parti de ce potentiel, réduire les inégalités et stimuler une croissance économique inclusive.
Sur le plan économique, le pays amorce une transition vers une diversification plus résiliente, mais reste vulnérable aux fluctuations des prix des hydrocarbures. Le pays a ainsi récemment mis l’accent sur des investissements accrus dans des secteurs porteurs comme les énergies renouvelables, l’agriculture durable, et les technologies numériques, autant d’axes stratégiques pour construire une économie tournée vers l’avenir et offrant des opportunités prometteuses aux jeunes diplômés. Ces secteurs émergents, qui nécessitent des compétences innovantes et spécialisées, peuvent devenir des moteurs d’emploi pour cette génération éduquée et contribuer à renforcer la compétitivité de l’Algérie sur la scène internationale.
L’urbanisation rapide, touchant plus de 75 % de la population algérienne, nécessite pour sa part une planification urbaine durable, avec un équilibre entre la création massive de logements, l’extension d’infrastructures, et la qualité architecturale du cadre bâti. Des initiatives telles que la ville écologique de Tafilelt, dans la wilaya de Ghardaïa, illustrent comment le patrimoine architectural traditionnel peut allier préservation culturelle et durabilité écologique. The Casbah Post explore dans cet article des pistes de solutions face aux défis urbains inspirées du patrimoine bâti de l’Algérie.
L’Algérie a accompli des progrès indéniables depuis son indépendance et se trouve aujourd’hui à un moment charnière où les acquis doivent être consolidés et les ambitions redoublées. Avec son vaste territoire, ses ressources abondantes, son riche patrimoine culturel et son capital humain dynamique, l’Algérie possède les atouts nécessaires pour relever les défis contemporains et renforcer sa position dans un monde en mutation.
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Photo : Algiers, 1962. The War in Algeria – Children in the Casbah by Philip Jones Griffiths










