L’artiste franco-algérienne Katia Kameli développe depuis plus de vingt ans une œuvre à la croisée du film, de la photographie, de l’installation et de la performance. Formée à l’École supérieure des beaux-arts de Bourges et à l’École supérieure d’arts de Marseille, elle s’intéresse aux récits historiques et culturels marginalisés, en particulier dans le contexte postcolonial algérien.

Image : Katia Kameli, L’œil se noie, 2016, light box, 90 × 60 cm, © Katia Kameli, ADAGP, Paris, 2024
Loin de toute approche didactique ou spectaculaire, sa pratique repose sur un minutieux travail de collecte, de recherche, d’enquête de terrain et de montage d’archives, qu’elle confronte à des récits personnels ou à des témoignages contemporains. Elle se définit elle-même comme une « traductrice » : non pas entre deux langues ou deux cultures, mais entre différentes strates de sens, d’images et de mémoire. La traduction devient chez elle un outil de déconstruction des binarismes — original/copie, centre/périphérie, visible/invisible – tout en révélant des zones d’ombre laissées par l’histoire officielle.
Parmi ses projets phares figure Le Roman Algérien (2016-2019), trilogie filmique dans laquelle elle explore les relations complexes entre une nation et son histoire, ainsi que le rôle des images dans la construction du récit national. Son approche fragmentaire, fondée sur le dialogue entre voix off, documents oubliés et œuvres marginalisées, propose une relecture critique de la construction culturelle de l’Algérie post-indépendance.
Le Roman Algérien est une vidéo pensée comme une immersion dans l’histoire algérienne, et dans la mémoire des hommes au travers d’une collection d’images. Le film se déroule rue Larbi Ben M’Hidi, à Alger, où Farouk Azzoug et son fils tiennent un kiosque nomade où ils vendent de vieilles cartes postales et des reproductions d’archives photographiques. Le fond est composé d’images très variées, allant de la fin du 18e siècle jusqu’aux années 80. On peut y trouver des cartes postales originales, des scènes de genre ou d’architecture, des publicités art déco pour des compagnies ferroviaires, ou encore des reproductions photographiques de figures politiques importantes d’origine algérienne ou qui ont visité le pays. Cette collection éclectique – bien disposée sous plastique – fait écho à l’iconographie coloniale et post-coloniale. Elle semble classée aléatoirement mais autorise beaucoup d’associations, comme une sorte d’Atlas Mnemosyne algérien. Hors des images du kiosque on aperçoit la ville, et on peut entendre la voix de ses habitants, des historiens, des étudiants, des écrivains, qui expliquent leur lien avec ces images et à l’histoire de leur pays.
Katia Kameli, Le roman algérien, chap. 1
En 2024, Katia Kameli présente L’Enquête Bourdieu ou le ricochet des images, un projet qui revient sur les photographies prises par le sociologue Pierre Bourdieu en Algérie entre 1958 et 1961. À partir de ces images, elle mène une contre-enquête visuelle à Blida, en impliquant chercheurs, journalistes et habitants. Le but : dépasser la simple valeur documentaire des clichés pour en faire émerger la charge humaine, politique et mémorielle.
Cette attention portée à ce qui échappe aux récits officiels traverse l’ensemble de son travail. Dans Bledi, un scénario possible, Kameli mobilise ses propres images familiales et des archives pour explorer l’Algérie des années 2000, entre mémoire de la guerre civile et quête de normalité. Le Cantique des oiseaux (2022), autre œuvre marquante, propose une transposition visuelle onirique du poème mystique soufi de Farid al-Din Attar, explorant les notions de quête, d’errance et de transformation.

Image : Extrait du film Le Cantique des oiseaux, 2022, vidéo HD, 11 min 49, 1/5 ex. + 1 AE ©Katia Kameli ADAGP
L’engagement de Kameli se prolonge dans la transmission. À Alger, elle organise les ateliers Bledi in Progress (2006) et Trans-Maghreb (2011), réunissant de jeunes réalisateurs du Maghreb pour les accompagner dans la production de récits ancrés.
Présentée dans de nombreuses expositions en Europe et en Afrique — notamment à la Biennale de Dakar, au Mucem, au Centre Pompidou ou à l’ifa Gallery de Berlin — Katia Kameli bénéficie d’une reconnaissance croissante sur la scène artistique internationale. Lauréate du programme Les Mondes Nouveaux en 2022, elle a été nominée au prix AWARE et ses œuvres figurent dans plusieurs collections publiques, dont celles du Centre Pompidou, du CNAP ou des FRAC.

Image : Le Cantique des oiseaux par Katia Kameli – Photo de l’ifa-Galerie Berlin © Victoria Tomaschko
En travaillant sur la mémoire visuelle, les récits lacunaires et les frictions culturelles, Katia Kameli construit une œuvre exigeante et subtile, située à distance des grands récits unificateurs. Une œuvre qui interroge autant qu’elle recompose, et qui invite à porter un regard critique, sensible et nuancé sur les mécanismes de construction de l’histoire.


