Le 3 juillet 2020, à l’approche des commémorations du 58ème anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, les dépouilles de vingt-quatre figures de la résistance tuées au début de la colonisation française ont été rapatriées au pays.

Les restes mortuaires, qui incluent plusieurs dizaines de crânes, étaient auparavant conservés au Musée de l’Homme à Paris et étaient entrés dans les collections d’anthropologie de l’institution à la fin du XIXème siècle. Parmi eux, on compte les dépouilles de combattants algériens incluant notamment celles du Cheikh Ahmed Bouziane, qui était à la tête de l’insurrection des Zibans en 1849 dans l’Est algérien, de Moussa El Derkaoui, son conseiller militaire, ou encore de Mohammed Lamjad Ben Abdelmalek, qui a dirigé la révolte populaire de 1851 dans la région du Djurdjura contre la colonisation française et de son lieutenant Aïssa Al Hamadi. 

Les dépouilles incluent aussi les cranes de Si Mokhtar Ben Kouider El Titraoui, de Chérif Bou Amar Ben Kedida, de Saïd Mrabet, d’Ammar Benslimen, de Mohamed Ben El Hadj, de Belkacem Ben Mohamed El Djennedi, d’Ali Khlifa Ben Mohamed, de Kaddour Ben Yettou, de Saïd Bendelhiss de Beni Slimen, de Saâdi Bensaâd, ainsi que le moulage de la tête de Mohamed Ben Allel Ben Embarek, lieutenant de l’Emir Abdelkader. Les têtes des combattants étaient en effet souvent décapitées et exposées à la population algérienne dans le but de décourager toute résistance face à la colonisation et témoignent de la violence de la répression.

Oeuvre : M’Hamed Issiakhem – Resurrection du Chahid-1978

Aujourd’hui inhumés au Carré des Martyrs du cimetière d’El Alia à Alger aux côtés de combattants morts dans la lutte pour l’indépendance algérienne, ces restes mortuaires étaient considérés comme des « trophées de guerre ». La prise des dépouilles et leur réallocation à des institutions scientifiques durant la colonisation s’insérait selon les historiens Cressida Fforde, Jane Hubert et Paul Turnbull dans le sillage de pratiques coloniales fondées sur l’altérisation et la déshumanisation des peuples colonisés, ainsi que leur relégation au champ de l’histoire naturelle.

Oeuvre : La famine en Algérie (de 1866-1868) par Gustave Guillaumet (1868)

Le rapatriement des restes mortuaires est alors l’occasion d’un exercice de cicatrisation des traumatismes historiques, notamment avec l’exploration et la réappropriation d’un passé douloureux, comme illustré avec les exemples du rapatriement des têtes maories en Nouvelle-Zélande ou encore du rapatriement de la dépouille de Saartjie Baartman (aussi connue sous le nom de Sarah Baartmann), en Afrique du Sud. Un tel rapatriement est d’ailleurs également réclamé dans l’article 12 de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones de septembre 2007.

En Algérie, cette démarche a été initiée suite aux efforts de l’historien et anthropologue Ali-Farid Belkadi, qui découvre les dépouilles dans le cadre d’un travail de recherche en 2011 au Musée de l’Homme de Paris. L’écrivain et physicien Brahim Senouci fait subséquemment écho au travail de conscientisation d’Ali-Farid Belkadi et adresse un appel au directeur du Musée de l’Homme. Il lance en 2016 une pétition relayée par une tribune dans Le Monde demandant leur restitution, signée par un collectif qui inclue les historiens Mohammed Harbi, Benjamin Stora, Malika Rahal et Gilles Manceron.

L’année suivante, durant une visite à Alger où il qualifie la colonisation française de crime contre l’humanité, Emmanuel Macron s’engage à restituer les restes mortuaires à l’Algérie. En janvier 2018, le gouvernement algérien demande officiellement leur restitution, ainsi que celle des archives coloniales.

Si le rapatriement des dépouilles ouvre la porte à une reconnaissance plus large de l’histoire coloniale de la France, elle peut être pour Algérie également l’opportunité de recouvrer l’intégrité d’un passé qui demeure encore peu connu. Dans ce cadre, The Casbah Post consacrera une série d’articles qui se pencheront sur les actes de résistance et les révoltes populaires du XIXème siècle face à colonisation de l’Algérie.

Oeuvre : L’émir Abd-el-Kader, protégeant les chrétiens à Damas par Jean-Baptiste Huysmans (1861)

Le dossier s’attardera tout d’abord sur la vie de l’Émir Abdelkader et son combat pour le respect des droits de l’Homme. Il explorera également l’insurrection des Zibans de 1849 et la révolte populaire dans la région du Djurdjura en 1851, à laquelle Lalla Fatma N’Soumer prend part. Cette dernière, qui est désignée par l’autorité politique de son village comme dirigeante des Imseblen aux côtés de son frère, illustre dès les premières années de la colonisation, le rôle actif des femmes algériennes dans la résistance. Le dossier étudiera aussi la révolte des Mokrani de 1871, aussi connue comme la plus importante insurrection contre le pouvoir colonial depuis le début de l’occupation du fait du soulèvement de près de 250 tribus, représentant près du tiers de la population de l’époque, ainsi que la répression qui s’ensuit, dont les déportations à Cayenne et en Nouvelle-Calédonie. Enfin, un article sera consacré à l’impact de la colonisation sur le patrimoine matériel de l’Algérie au tournant du XXème siècle, en particulier dans ses grands centres urbains.

Cet exercice non-exhaustif vise à lever le voile sur cette période en mettant l’accent sur des faits moins souvent mis en exergue mais pourtant bien documentés. La connaissance du passé étant la matrice fondamentale des enseignements qui demeurent pertinents pour le présent. 

Oeuvre : Mohammed Lamjad Ben Abdelmalek (aussi connu sous le nom de Cherif Boubaghla) et Lalla Fatma N’Soumer conduisant l’armée révolutionnaire par Henri Félix Emmanuel Philippoteaux (1866), peintre célèbre pour ses panoramas de scènes historiques — Christie’s