Dans son livre Peau noire, masques blancs publié en 1952, le psychiatre et essayiste Frantz Fanon affirme que son ultime prière est de demeurer « un homme qui s’interroge ». Presque soixante ans après la disparition d’une des figures incontournables de l’Algérie contemporaine et de la lutte pour l’indépendance du pays, la pertinence de ses réflexions demeure d’actualité.

Un théoricien de la déshumanisation coloniale engagé pour l’émancipation algérienne

Frantz Fanon nait en 1925 à Fort-de-France en Martinique. Issu d’une famille afro-caribéenne, il étudie au lycée Victor-Schœlcher, où le chantre de la négritude, Aimé Césaire, enseigne.

A tout juste 18 ans, Frantz Fanon rejoint en 1943 l’Armée française de la Libération suite au ralliement des Antilles au général de Gaulle afin de lutter pour la « liberté et la dignité de l’homme ». Il est toutefois confronté durant cette période au racisme et aux discriminations ethniques auxquels lui et les autres Noirs sont victimes au sein de l’armée. Il entreprend aussi pendant cette période son premier voyage en Algérie où il observe la structure de la société coloniale qu’il décrit comme pyramidale et raciste.

« La torture en Algérie n’est pas un accident, ou une erreur, ou une faute. Le colonialisme ne se comprend pas sans la possibilité de torturer, de violer ou de massacrer. La torture est une modalité des relations occupant-occupé. » 

Extrait de l’article L’Algérie face aux tortionnaires français, de Frantz Fanon, El Moudjahid, septembre 1957

A son retour en Martinique, Frantz Fanon passe son baccalauréat et obtient une bourse d’ancien combattant lui permettant d’entreprendre des études de médecine à l’Université de Lyon.

En 1952, Frantz Fanon publie Peau noire, masques blancs, qui analyse les conséquences psychologiques du colonialisme et de l’inhérente déshumanisation des peuples colonisés. Rédigé en puisant dans ses expériences personnelles, ses lectures littéraires ou philosophiques et ses observations en tant que médecin, le livre souligne la relation entre les phénomènes d’oppressions sociopolitiques et la psychologie individuelle.

Peau noire, masques blancs s’attarde aussi sur les limites de la citoyenneté française et sur les discriminations basées sur la peau. Bien que tous les Martiniquais aient obtenu la citoyenneté suite à l’abolition de l’esclavage en 1848, la « condition épidermique » dictait selon l’auteur la réelle structure de la société. Ce point met en lumière la promesse juridique et les limites sociales de la citoyenneté française, un élément qui demeure une réalité aujourd’hui et dont les échos se font entendre à travers le militantisme contre le racisme et la reconnaissance de la nature systémique du phénomène.

« Ce que nous affirmons, c’est que l’Européen a une idée définie du Noir, et il n’y a rien de plus exaspérant que de s’entendre dire : « Depuis quand êtes-vous en France ? Vous parlez bien le français.»

Extrait de Peau noire, masques blancs de Frantz Fanon

En 1953, Frantz Fanon rejoint en Algérie l’hôpital psychiatrique de Blida où il est médecin-chef et introduit des méthodes de sociothérapie ou psychothérapie institutionnelle adaptées aux patients algériens musulmans. Ces méthodes se démarquent alors de celles enseignées à l’époque à l’École algérienne de psychiatrie, dont les théories essentialistes ont servi à justifier les politiques colonialistes.

« L’indigène nord-africain, dont le cortex cérébral est peu évolué, est un être primitif dont la vie essentiellement végétative et instinctive est surtout réglée par le diencéphale. »

Antoine Porot, psychiatre français et fondateur de l’École psychiatrique d’Alger

Au début de la guerre d’indépendance en 1954, Frantz Fanon s’engage auprès de la cause algérienne. Il démissionne de son poste à l’hôpital de Blida deux ans plus tard et est expulsé du pays en 1957. Se désignant comme Algérien, il rejoint le FLN à Tunis, où il collabore au journal El Moudjahid et fait partie de la délégation algérienne au congrès panafricain d’Accra en 1959. Au cours de la même année, il publie L’An V de la révolution algérienne. Frantz Fanon intègre dans l’ouvrage les questions sociales à sa réflexion sur l’indépendance nationale. Selon lui, la vraie manifestation de la liberté des peuples se retrouve quand ceux-ci ont accès au pain, à la terre et au pouvoir pour les classes populaires.

Frantz Fanon est nommé en 1960 ambassadeur du Gouvernement provisoire de la République algérienne au Ghana et échappe pendant cette période à plusieurs tentatives d’assassinat au Maroc et en Italie.

Militant pour le panafricanisme et l’internationalisation de la lutte pour l’indépendance algérienne, il publie en 1961 l’ouvrage Les Damnés de la terre, qui analyse la colonisation, l’aliénation des peuples colonisés qui en découle et les luttes pour l’émancipation des peuples.

« La colonisation est une négation systématisée de l’autre, une décision forcenée de refuser à l’autre tout attribut d’humanité. »

Extrait des Damnés de la terre de Frantz Fanon

Dans ce livre traduit en près de quinze langues, il apporte une réflexion sur la nature de la violence en contexte colonial (la violence des peuples colonisés comme une violence découlant de la brutalité du colonialisme et la révolution anticoloniale comme seule alternative possible à la déshumanisation) et les défis auxquels font face les États-nation postcoloniaux.

Interdit à sa sortie en France, l’ouvrage est le dernier publié par l’auteur et figure parmi les plus importants écrits des luttes anticolonialistes, inspirant de nombreux mouvements de libération en Afrique et les mouvements afro-américains pour les droits civiques. L’œuvre influence de nombreux auteurs rattachés aux études postcoloniales, dont Edward Said, Judith Butler et Homi Bhabha.

Frantz Fanon décède quelques jours plus tard d’une leucémie à l’âge de 36 ans, quelques mois avant l’indépendance algérienne. Sa dépouille repose au cimetière des Chouhadas (les martyres de la guerre) dans la commune d’Aïn Kerma dans la wilaya d’El-Tarf. Considéré comme l’une des figures de proue de l’indépendance algérienne, Frantz Fanon a laissé son nom aujourd’hui à plusieurs hôpitaux, rues et avenues du pays.

La psychiatrique radicale de Frantz Fanon

A travers sa pratique, Frantz Fanon retrace la dépersonnalisation des populations colonisées et ses conséquences (notamment la déshumanisation, l’aliénation, l’oppression, l’infantilisation et l’acculturation) à la colonisation.

Dans un article récemment publié dans le Journal of the History of Ideas, Camille Robcis de l’Université Columbia explore le travail psychiatrique de Frantz Fanon pour décoloniser la psychiatrie clinique pratiquée à l’époque au sein des institutions. Rattachée à la psychothérapie institutionnelle, l’approche de Frantz Fanon a pour prémisse que le colonialisme n’est pas qu’un phénomène politique et physique mais a aussi des conséquences psychiques directes en aliénant les peuples assujettis et en confisquant leurs identités propres.

Photo : M’hamed Issiakhem, Les Martyrs, 1965. Huile sur bois, 90x190cm, collection particulière. © MAMA

Puisant dans les écrits de Karl Marx et de Sigmund Freud, la psychologie institutionnelle explore deux aliénations : la première psychopathologique et la seconde sociale. Elle est un type de psychothérapie en institution psychiatrique mettant l’emphase sur la dynamique de groupe et a pour objectif de soigner aussi les institutions afin d’offrir des soins adaptés aux patients. Elle soutient en effet qu’il faut « d’abord soigner l’hôpital pour pouvoir soigner des patients ».

Bien que le nom de Frantz Fanon n’est pas souvent associé à cette approche, Camille Robcis souligne que sa pratique s’en rapproche fortement et présente un modèle de soins psychiatriques davantage respectueux des traditions culturelles des patients et focalisé sur la libération sociale plutôt que sur l’adaptation des patients aux normes.

Alors que le milieu psychiatrique durant cette période se focalise sur une pratique centrée autour du système nerveux (une approche se focalisant sur les symptômes physiques), Frantz Fanon a selon Camille Robcis rapidement été désillusionné avec l’approche du fait qu’elle ignorait les effets du racisme et du colonialisme sur les plus marginalisés et soutenait que les symptômes psychologiques des patients étaient « imaginaires ».

« L’Algérien n’a pas de cortex, ou, pour être plus précis, il est dominé, comme chez les vertébrés inférieurs, par l’activité du diencéphale. »

Antoine Porot, psychiatre français et fondateur de l’École psychiatrique d’Alger

En étudiant les travaux de Karl Marx et du psychanalyste Jacques Lacan, et suite à ses observations sur des patients algériens musulmans, Frantz Fanon soutient alors que la « psychè humaine » est directement influencée par la situation politique d’une société et par les relations sociales.

C’est au sein de l’hôpital Saint-Alban en France qu’il entre en contact avec ces méthodes et travaille aux côtés du psychiatre catalan fondateur de l’approche, Francois Tosquelles. Ce dernier apporte en France son expérience de pratique médicale transformatrice d’Espagne suite à la guerre civile qui sévit dans le pays.

Tout comme François Tosquelles, Frantz Fanon se penche dans sa pratique sur la création d’un environnement psychiatrique où des formes alternatives d’activités et de relations sociales peuvent aider à soigner les patients. Ces méthodes incluent des thérapies de groupes, des activités culturelles, des syndicats de patients autonomes (appelés « clubs »), ou encore l’ergothérapie.

Malgré le peu de financement, Frantz Fanon initie avec l’aide de plusieurs stagiaires de l’hôpital de nouveaux programmes. Il met ainsi en place un café fonctionnant comme un club social, une bibliothèque, des stations d’ergothérapie (avec notamment des outils pour la couture, la poterie et le jardinage) et promeut le sport, en particulier le football pour aider la resocialisation des patients.

Après le constat que ces activités avaient plus d’impact positifs pour produire des liens sociaux et l’identité personnelle pour les patientes européennes que les hommes algériens musulmans, Frantz Fanon entreprend de s’instruire sur leur culture, plutôt que continuer appliquer les paradigmes européens sur eux.

Il voyage alors dans le pays et remarque que la culture locale met davantage l’accent sur les rassemblements communautaires que sur les fêtes et que les populations sont plus habituées à la récitation de contes et de poèmes traditionnels que les modes de divertissement comme le théâtre. Face à ce constat, Frantz Fanon change son approche et sélectionne des méthodes favorisant des activités familières aux patients algériens musulmans : les fêtes religieuses musulmanes sont célébrées, des chanteurs traditionnels sont invités à l’hôpital et il engage un conteur pour les patients.

Une éthique de solidarité et de compassion au-delà des frontières

Frantz Fanon – Mustapha Boutadjine

Si les œuvres de Frantz Fanon mettent en évidence le phénomène du racisme et ses conséquences, sa vie offre toutefois également un exemple d’activisme reflétant l’éthique de solidarité caractérisant ses écrits. Cet activisme humaniste prend alors forme au-delà des frontières et des différences ethnoculturelles. Frantz Fanon utilise sa position et ses observations médicales et philosophiques pour développer un sens profond de solidarité envers la cause algérienne en raison du passé colonial et des discriminations ethniques auxquels les deux peuples faisaient face et s’engage auprès d’une cause à laquelle il n’était pourtant pas naturellement affilié.

« Nous ne sommes rien sur terre, si nous ne sommes pas d’abord l’esclave d’une cause, celle des peuples et celle de la justice et de la liberté. »

Extrait d’une lettre de Frantz Fanon envoyée à Roger Taïeb

Le résultat de cette empathie universelle n’est pas seulement que Frantz Fanon a dévoué sa vie à la lutte d’émancipation du peuple algérien et de tous les damnés de la terre, mais apporte aussi une réponse aux politiques de divisions coloniales.

« La violence du colonisé, avons-nous dit, unifie le peuple. De par sa structure en effet, le colonialisme est séparatiste et régionaliste. Le colonialisme ne se contente pas de constater l’existence de tribus, il les renforce, les différencie. »

Extrait des Damnés de la terre de Frantz Fanon

Les écrits de Frantz Fanon ont ainsi un objectif profondément transformateur, tel qu’illustré par les actions du psychiatre et essayiste. Cet humanisme, qui transcende les distinctions nationales, ethniques, culturelles et sociales, offre alors des leçons qui demeurent pertinentes, au moment où de nombreuses sociétés explorent les conséquences déshumanisantes des racismes systémiques qui les traversent.

« Chaque fois qu’un homme a fait triompher la dignité de l’esprit, chaque fois qu’un homme a dit non à une tentative d’asservissement de son semblable, je me suis solidaire de son acte. »

Extrait de Peau noire, masques blancs de Frantz Fanon

Si les livres du psychiatre et essayiste analysaient les effets psychologiques des structures sociales, politiques et économiques racistes, tout en explorant comment les populations y faisant face pouvaient se libérer, c’est aussi dans sa pratique que Frantz Fanon a mis en œuvre ses théories de la libération.

L’engagement anticolonial de Frantz Fanon est constant tout au long de sa vie et il maintient dans ses actions et ses écrits l’idée qu’il existe un lien intime entre la violence sociopolitique et économique d’une part, et la santé mentale d’autre part.

« Bâtissons ensemble une Algérie qui soit à la mesure de notre ambition, de notre amour… Nous sommes des Algériens, bannissons de notre terre tout racisme, toute forme d’oppression et travaillons pour l’épanouissement de l’homme et l’enrichissement de l’humanité. »

Extrait des Damnés de la terre de Frantz Fanon

 

Photo : Algiers, 1962. The War in Algeria. Children in the Casbah by Philip Jones Griffiths

L’émancipation doit chez Frantz Fanon s’enraciner dans la culture et les traditions, mais doit aussi comporter une ouverture humaniste et universelle vers le futur. Ainsi, s’il déconstruit les paradigmes européens, il ne prône toutefois pas un retour vers un passé précolonial imaginé ou vers le tribalisme. A l’instar de son rôle actif dans l’internationalisation de la lutte algérienne pour l’indépendance, cette éthique de solidarité consiste avant tout à puiser dans l’humanité des populations opprimées pour amplifier le combat universel pour la liberté et les droits des peuples.