Dans son texte le Songe de Scipion, issu du sixième livre du De Republica, l’homme d’État romain, orateur et philosophe Cicéron met en scène un dialogue entre le légat de légion Scipion Émilien, célèbre pour sa victoire contre Carthage durant la Troisième guerre punique et le roi (ou aguellid selon l’appellation locale pour désigner le souverain) Massinissa, un allié de longue date de son grand-père adoptif, Scipion l’Africain. Bien que le texte soit une invention littéraire, la dynastie romaine des Cornelii Scipiones (et en particulier Scipion l’Africain) a bel et bien entretenu des relations étroites avec le roi numide dans le contexte politique tumultueux des guerres romano-carthaginoises.

Figure incontournable de l’histoire antique du Maghreb, Massinissa (Masnsen en tamazight, signifiant « leur seigneur ») est le premier roi de la Numidie unifiée. Fin stratège s’alliant aussi bien à Carthage qu’à Rome pendant les guerres puniques, il règne pendant plus de cinquante ans sur un royaume prospère qu’il ne cesse d’agrandir jusqu’à sa mort.

Photo : Tombeau de Massinissa à El Khroub (Constantine) – Ahmed Chergui

Le prince massyle

Fils du roi Gaïa, Massinissa est né vers 238 av. J.-C. Durant sa jeunesse, le territoire correspondant en grande partie au nord de l’Algérie actuelle était partagé entre deux dynasties numides : les Massaesyles à l’ouest et les Massyles à l’est.

Carte : Sacamol – Numidie vers 220 av. J.-C., montrant les royaumes de Syphax et de Gaia

Le royaume massaesyles s’étendait selon le géographe grec Strabon, du fleuve Molochath (probablement l’actuel fleuve Moulouya proche de la frontière algéro-marocaine) jusqu’au cap Trêton (aujourd’hui connu sous le nom de cap Bougaroun de Skikda). Le royaume massyle quant à lui s’étendait du cap Trêton jusque Tabraka dans l’actuelle Tunisie.

L’alliance avec ces deux royaumes était alors recherchée aussi bien par Carthage que par Rome, non seulement en raison de leur position stratégique, mais également en raison de leur force militaire, aussi connue sous le nom de cavalerie numide. Les cavaliers numides sont à l’époque en effet célèbres pour leurs attaques éclaires, mobilisant des javelots. N’utilisant aucune selle et peu de protections corporelles, ils sont décris par l’historien Tite-Live dans Histoire romaine (Livre XXIX) comme étant les « meilleurs cavaliers de toute l’Afrique ».

Oeuvre : Le banquet de Syphax (1578-1582), où le romain Scipion l’Africain et le carthaginois Hasdrubal tentent d’obtenir l’appui du roi massaesyle – Alessandro Allori, Villa Medici, Poggio a Caiano

Pour les rois numides cependant, il s’agit surtout de choisir l’alliance leur permettant de préserver et d’étendre leurs territoires respectifs. Un mariage de raison fondé sur les avantages qui peuvent en découler plutôt qu’une association de conviction. C’est ainsi que le roi massyle et père de Massinissa, Gaïa, a d’abord combattu Carthage afin d’étendre son territoire puis est devenu leur allié au cours des dernières années de son règne, au moment même où son rival massaesyle Syphax, jusque-là un allié des Carthaginois, entre en conflit avec ces derniers et se rapproche de Rome.

C’est dans ce contexte de négociations diplomatiques et de renversement d’alliances pour la survie des deux dynasties rivales que Massinissa commence sa carrière militaire. Il combat alors Rome et Syphax aux côtés des troupes carthaginoises et participe aux batailles dans la péninsule ibérique au début de la Seconde guerre punique. Scipion l’Africain, à la tête des troupes romaines tente un premier rapprochement avec le prince Massinissa en libérant en 209 av. J-C. son neveu Massiva capturé pendant le combat. Toutefois, en Numidie, la mort du roi et père de Massinissa, Gaïa, entraine une série d’évènements qui vont transformer à jamais l’histoire du bassin méditerranéen.

Oeuvre : Scipion l’Africain libère Massiva (1719 -1721) de Giovanni Battista Tiepolo, The Walters Art Museum, Baltimore.

Fin de l’alliance avec Carthage et rapprochement avec Rome

Chez les Massyles, la succession au trône est assurée, sans besoin de désignation préalable, au prince le plus âgé de la dynastie. Ainsi, après la mort du roi Gaïa, en 206 av. J-C., son frère Oezalces devient roi.  Ce dernier est marié à la nièce d’Hannibal Barca et bénéficie de l’appui des Carthaginois. Oezalces meurt cependant peu de temps après son accession au trône et est succédé par son fils Capussa, qui est à l’époque le prince le plus âgé de la dynastie. Alors que Massinissa est second dans l’ordre de la succession au trône, Mazétule, un chef numide avec l’appui de Syphax et de l’aristocratie punique, méfiante du pouvoir grandissant de Massinissa et de son rapprochement avec Rome, tue Capussa dans un coup d’État et fait proclamer roi Lacumazès, le plus jeune fils d’Oezalces.

L’alliance entre Mazétule et Carthage avait été scellée avec son mariage à la veuve d’Oezalces. Massinissa, qui jusque-là combattait pour défendre les intérêts de la cité punique, retourne sur les terres massyles pour lutter contre les troupes de Lacumazès. Le général carthaginois Hasdrubal Gisco encourage alors Syphax à attaquer les troupes de Massinissa. Tout d’abord défait, le prince massyle se réfugie dans les montagnes et reconstitue ses troupes avec le soutien des populations locales, pendant que Syphax annexe une partie du territoire massyle.

C’est d’ailleurs aussi avec un mariage que Carthage et Syphax concrétisent leur alliance. Syphax épouse Sophonisbe, fille d’Hasdrubal Gisco et qui selon Appien d’Alexandrie était précédemment fiancée à Massinissa. Ce dernier apporte dès lors son soutien à Rome et à Scipion l’Africain, qui amène ses troupes en Afrique.  C’est le début d’une alliance permettant à Rome de contenir de manière permanente l’expansion de Carthage et à Massinissa d’unifier la Numidie et d’instaurer un royaume indépendant dont les frontières à sa mort en 148 av. J.-C. s’étendent de la Maurétanie à la Cyrénaïque.

Oeuvre : Sophonisbe demande l’aide de Massinissa de Giambattista Zelotti, Bridgeman Art Library, Villa Caldogno-Nordera. Qu’il s’agisse d’une alliance de coeur ou politique, la relation entre Massinissa et Sophonisbe a inspiré de nombreuses oeuvres artistiques.

En 203 av. J.-C., après l’échec de négociations entre Carthage et Rome, les troupes de Carthage et de Syphax d’une part, et de Rome et de Massinissa d’autre part s’affrontent dans la bataille des Grandes Plaines. Les forces coalisées de Massinissa et de Scipion l’Africain remportent le combat et Syphax est fait prisonnier à Cirta (actuelle Constantine) peu de temps après.

Massinissa épouse alors Sophonisbe mais le mariage est vu avec méfiance par Scipion l’Africain en raison de ses relations étroites avec Carthage. Blâmée pour le changement d’allégeance du roi Massaesyle Syphax, Rome demande à ce qu’elle soit exhibée comme prisonnière dans une cérémonie de triomphe. Selon Tite-Live, afin d’honorer la promesse qu’il lui avait faite pendant leur mariage qu’elle ne tomberait jamais captive de Rome vivante, Massinissa lui fait parvenir du poison qu’elle boit pour mourir.

Le premier roi de la Numidie unifiée et indépendante

La victoire de Rome et de Massinissa sur Carthage et les Massaesyle se confirme en 202 av. J.-C., quand les troupes d’Hannibal Barca et Vermina, le fils et successeur de Syphax, sont vaincues dans la bataille de Zama.

Monnaie de Massinissa

A l’issue de ses batailles, Massinissa obtient non seulement le territoire massaesyle de Syphax mais aussi les territoires massyles que Carthage avait annexé. Durant son règne, il ne cesse d’agrandir les frontières de son royaume avec le soutien tacite de Rome. Celui qui gouverne pendant plus de cinquante ans le premier royaume numide unifié a commandé ses troupes sur les champs de bataille jusqu’à sa mort à l’âge de quatre-vingt-dix ans. Décrit par l’historien grec Polybe comme étant le « meilleur et plus heureux des monarques » de son temps, Massinissa est selon de nombreuses sources de l’Antiquité à l’origine de l’introduction de techniques agricoles efficaces en Numidie, du développement aussi bien de villes dont Hippo Regius (actuelle Annaba) que du commerce dans une région marquée par les luttes dynastiques.

Image : Jean-Claude Golvin (architecte et archéologue spécialiste de la restitution par image des grands sites de l’Antiquité) – Hippo Regius, le quartier chrétien

L’histoire de Massinissa, tout comme celle de Syphax, illustre l’importance des jeux d’alliance pour la survie ou défaite des royaumes et empires dans l’Antiquité. Doté d’un sens aiguisé de la stratégie politique et militaire, Massinissa réussi à assurer durant sa vie l’indépendance de son territoire. Au lendemain de la mort du premier roi de Numidie unifiée, le territoire est partagé entre ses trois fils, Micipsa, Gulussa et Mastanabal. Le fils de Mastanabal, Jugurtha, prendra les armes contre Rome afin d’unifier à nouveau la Numidie, un conflit connu sous le nom de Guerre de Jugurtha.

Oeuvre : Sophonisbe accepte le présent de mariage de Masinissa par Luca Giordano, Collection du duc de Devonshire.