L’équipe nationale algérienne s’est qualifiée dimanche soir au Caire pour la finale de la Coupe d’Afrique des nations de football. La finale, durant laquelle elle affrontera la sélection du Sénégal, marquera la troisième participation de l’Algérie en finale de la Coupe d’Afrique des nations. Elle s’est en effet inclinée face au Nigeria en 1980 et a remporté le trophée continental à domicile contre l’équipe du même pays dix ans plus tard, en 1990.

Photo : Riyad Mahrez (Twitter). L’Algérie s’est qualifiée dimanche pour la finale suite à un coup franc de Riyad Mahrez

Plus qu’un sport, le football est un incontournable de la culture populaire en Algérie. Dès ses débuts, il tend à être un espace où se déploient discours nationalistes et sociopolitiques. Ainsi, en 1958, quatre années après le déclenchement de la révolution, une équipe composée de jeunes joueurs est mise en place : l’équipe du Front de libération nationale (FLN).

La création de la sélection est l’occasion de porter la question de l’indépendance du pays sur la scène internationale et de mobiliser des joueurs algériens célèbres évoluant en Championnat de France à l’instar de Mustapha Zitouni et de Rachid Mekhloufi. Ces derniers, bien que présélectionnés pour jouer avec l’équipe de France lors du Mondial de 1958, quittent leurs clubs respectifs et l’hexagone pour s’engager dans la nouvelle équipe et soutenir les aspirations indépendantistes algériennes à travers le sport.

« Je suis un enfant de Sétif. Quand on dit « Sétif », on pense aux massacres de mai 1945 qui ont fait 50.000 morts. J’avais 9 ans. J’ai vu des tas de choses qui n’étaient pas correcte. (…) Tout Algérien, homme politique, footballeur, médecin ou architecte était dans le même état d’esprit que nous : il n’attendait que la bonne occasion pour faire ce qu’il fallait. »

Rachid Mekhloufi pour L’Obs

Bien que non reconnue par la Fédération internationale de football association (FIFA), qui menace ses membres de sanction en cas de match avec la sélection algérienne, l’équipe dispute plus de 80 matchs, notamment en Europe et en Asie. En 1962, au lendemain de l’indépendance du pays, la formation est dissoute puis est remplacée par l’équipe officielle d’Algérie de football, qui accueille les mêmes joueurs en son sein.

Si les équipes représentent un premier lieu où l’histoire de l’Algérie se conjugue au sport, les gradins sont l’espace où les messages et revendications sociopolitiques s’expriment. En effet, les chants de supporters sont depuis des décennies des courroies de transmissions de discours contestataires dont la portée va au-delà du football et résonnent avec la population du pays.

Un supporter de l'USMA
Photo : Mehdi Ammali – Un supporter de l’USMA pendant les récentes manifestations

Parmi les acteurs aux premières lignes des mobilisations de masses depuis le 22 février, on compte entre autres Ouled el Bahdja (« Les enfants de la radieuse », le surnom d’Alger), le collectif mis en place dans les années 1990 de supporters de l’Union sportive de la médina d’Alger (USMA). Les paroles de leurs chansons La casa del Mouradia (en référence à la série espagnole diffusée sur Netflix, Casa de papel au sujet d’un braquage) et Liberté (en collaboration avec l’artiste Soolking et comptant plus de 120 millions de vues sur Youtube) rythment les marches des derniers mois. Les chants engagés sont un élément central du catalogue musical du groupe, qui avait aussi publié en 2017, Qilouna (« Laissez-nous »), contre la corruption et Babour Ellouh (« Bateau en bois ») en 2018 qui explore la thématique de la jeunesse désœuvrée et des harragas qui tentent de traverser la Méditerranée.

Enfant avec le drapeau de l'Algérie
Photo : Mouloudia.org

Les supporters d’autres clubs de football du pays ne sont pas en reste, puisque l’équipe rivale de l’USMA, le Mouloudia Club d’Alger (MCA) et ceux de l’Union sportive de la médina d’el Harrach (USMH) ont également publié de nombreuses chansons engagées reprises dans les stades comme Aam Said (« Bonne année ») publiée en 2019 et Saroukh wel Bida publiée en 2018 au sujet des injustices sociale et de la désillusion de la jeunesse algérienne. Le Chabab riadhi de Belouizdad d’Alger (CRB) a partagé pour sa part une semaine avant les mobilisations du 22 février un chant des gradins dénonçant la corruption et évoquant la « jeunesse perdue » du pays dans Ya nass, Ya nass.

À l’est du pays, les gradins de la Jeunesse sportive de Kabylie (JSK) sont le site de chants contestataires visant aussi à revendiquer la culture amazighe avec par exemple Assirem (« L’espoir », 2016), tandis que les supporters de l’Entente sportive de Sétif chantaient en 2017 Zkara fi l’Algérie (« L’injustice en Algérie »)

Véritable caisse de résonance aux revendications sociopolitiques de la population, les gradins ont été le 14 mars le théâtre d’un fait inédit dans l’histoire du pays. En effet, malgré l’enjeu sportif et passionnel, ce jour-là, une majorité des supporters de l’USMA et du MCA ont décidé de ne pas participer au derby opposant les deux équipes. Il s’agit d’apporter un soutien aux mobilisations de masse sans division, dans un souci de cohésion sociale.

« Boycottons les gradins dans l’intérêt du pays et dans celui du club. Nous demandons à tous les supporteurs de suivre une seule voie et de ne laisser aucune idée nous séparer. Nous supporterons l’Algérie demain dans les rues. »

Tract du MCA partagé avant la rencontre

Supporters à Alger
Photo : Mouloudia.org

Plus récemment, dans ce contexte de bouleversements politiques importants pour le pays, le parcours en Coupe d’Afrique des nations de l’équipe algérienne de football représente pour beaucoup une opportunité d’unité nationale.  Et c’est dans une atmosphère de célébration que les mobilisations actuelles en Algérie ont suivi l’évolution de l’équipe dans la compétition.

Différents facteurs pourraient expliquer cet enthousiasme. D’aucuns attribuent l’engouement suscité par l’équipe au besoin populaire de recouvrir un symbole positif de fierté nationale dans un contexte d’incertitude sociale et politique. Il est peut-être aussi à chercher dans les profils des joueurs, lesquels, à l’instar d’Adlene Guedioura, sont parfois impliqués dans la scène culturelle du pays. Enfin, pour d’autres encore, comme le journaliste Hacen Ouali, il renvoie à la demande que de nombreux membres de l’équipe, dont le sélectionneur Djamel Belmadi, les joueurs Riyad Mahrez et Sofiane Feghouli, ont émise il y a plusieurs mois d’écouter le peuple durant les mobilisations de masse.

Parfois relégué à un simple divertissement, le football en Algérie se révèle en réalité être un espace où les revendications sociales et politiques sont souvent à l’honneur. Si l’aventure de l’équipe nationale est un important vecteur de fierté pour la population, c’est surtout parce qu’elle représente un parallèle sur la scène internationale aux manifestations pacifiques des derniers mois.

L’Algérie a remporté pour la première fois le trophée de la Coupe d’Afrique des nations de football à domicile en 1990 sur fond de tensions politiques croissantes à la veille d’importants bouleversements historiques. Ce vendredi, la finale sera regardée en grande partie par une jeunesse qui a connu les conséquences de la décennie noire et dont l’espoir et l’engagement continuera probablement au-delà de la compétition.

Photo : Confederation of African Football (CAF) – cafonline.com – suite à la victoire de l’Algérie dimanche.