Du 13 au 15 avril, le pape de l’Église catholique Léon XIV effectuera la première visite pontificale de l’histoire de l’Algérie moderne. Le chef d’État du Vatican se rendra à Alger et à Annaba (siège de l’antique Hippone ou Hippo Regius), cette dernière étant étroitement liée à la figure de saint Augustin, qui y fut évêque pendant près de quarante ans.
« Je suis fils de saint Augustin »
Pape Léon XIV lors de son premier discours le jour de son élection le 8 mai

Image : © Sam Maas – Basilique Saint Augustin et ruines d’Hippone
Léon XIV est le premier pape issu de l’Ordre de Saint-Augustin (en latin Ordo Fratrum Sancti Augustini) et revendique pleinement cet héritage spirituel. Sa devise épiscopale, In Illo uno unum (« En lui, nous sommes un »), est tirée d’un commentaire de saint Augustin sur le psaume 127, et exprime une conception de l’unité qu’il présente comme centrale dans sa mission. Cette filiation spirituelle se retrouve également dans ses armoiries : un cœur transpercé d’une flèche, emblème de l’Ordre et qui évoque la conversion de saint Augustin, touché par la parole de Dieu.
« Sagittaveras tu cor meum charitate tua »
« Tu as transpercé mon cœur avec ton amour »Saint Augustin, Les Confessions
La visite papale offre alors l’occasion d’une exploration de la figure de saint Augustin, depuis son enfance à Thagaste (Souk Ahras) et Madaure (M’Daourouch), jusqu’à son épiscopat à Hippone. Car le parcours du Père de l’Église latine invite à une redécouverte de cet héritage commun universel, dont la portée spirituelle et intellectuelle dépasse largement les frontières du pays, tout en portant un message de réconciliation (cette visite s’inscrit notamment dans une volonté de dialogue et de rapprochement entre la chrétienté et l’islam).
Il s’agit par ailleurs de redécouvrir une période encore méconnue de l’Antiquité tardive en Algérie, un espace façonné par l’héritage des anciens ensembles numides, maures et gétules, progressivement intégrés au monde romain.
Cette période est marquée par l’essor du christianisme dans la province romaine d’Afrique, fondée après la destruction de Carthage en 146 av. J.-C. et correspondant en partie au nord-est de l’actuelle Algérie. La province romaine d’Afrique voit émerger des figures majeures du christianisme ancien, dont les papes Victor Ier (189-199), Miltiade (311-314) et Gélase Ier (492-496). Si à cette époque la région est une province prospère de l’Empire, elle est toutefois traversée de profondes mutations religieuses, politiques et culturelles, avant de basculer sous la domination vandale pendant plus d’un siècle, puis byzantine et omeyyade.

Image : © Zach DZ – Souk Ahras
Aurelius Augustinus naît en 354 dans la cité antique de Thagaste (actuelle Souk Ahras au nord-est de l’Algérie) de la province romaine d’Afrique proconsulaire au sein d’une famille romanisée mais profondément ancrée dans la culture locale. Sa mère, Monique (future sainte Monique d’Hippone) est issue d’un milieu chrétien de Thagaste et se distingue par une foi profonde, tandis que son père, Patricius, notable de la cité et membre de l’élite municipale romanisée, est païen au moment de son mariage et ne se convertit au christianisme que peu avant sa mort.

Oeuvre : Augustin à l’école de Thagaste par Benozzo Gozzoli, 1464-65
Dans Les Confessions, Augustin d’Hippone explique avoir appris le latin dès l’enfance de manière progressive et intuitive, sans enseignement grammatical initial formalisé. Ce témoignage a conduit certains historiens à supposer qu’il a grandi dans un environnement où pouvaient encore subsister des langues locales, comme le punique tardif ou des formes anciennes de tamazight (libyque). En 2001, les actes du colloque international tenu en Algérie intitulé « Saint Augustin : africanité et universalité » évoquent quant à eux l’hypothèse d’un héritage « libyco-numide » pour désigner le substrat culturel dans lequel Augustin a évolué.
« Afer Sum »
« Je suis Africain »Saint Augustin, Contra litteras Petiliani

Image : © @CaroleMadge (sur X) Extrait d’une inscription dans le forum d’Hippo Regius (Annaba)
Il entreprend des études à Madaure où il découvre la littérature latine (dont celle d’Apulée de Madaure) et la rhétorique, puis à Carthage. Il adhère alors au manichéisme originaire de Perse sassanide et ayant pour fondement une séparation du monde entre royaume de la Lumière et royaume des Ténèbres ainsi qu’une explication dualiste du problème du mal, et devient auditeur de la secte. Il enseigne la grammaire à Thagaste et la rhétorique à Carthage, puis quitte la région en 383 pour Rome et Milan en 384 où il obtient une chaire de rhétorique.
C’est à Milan que s’opère progressivement son éveil chrétien, d’abord à la suite de sa rencontre avec l’évêque de Milan, Ambroise, qui lui fait découvrir une lecture allégorique des Écritures, puis sous l’influence de la lecture des philosophes platoniciens, notamment les néoplatoniciens tels que Plotin. En 386, il se convertit au christianisme et est baptisé par l’évêque Ambroise à Milan en 387.
De retour à Thagaste dans sa terre natale en 388, il vend ses biens et en distribue le produit aux pauvres. Il fonde ensuite une communauté monastique et commence la rédaction de ses premiers traités.

Image : © Dan Sloan – Ruines à Hippone/Hippo Regius (Annaba)
Il s’installe à Hippone où il est ordonné prêtre en 391 et devient évêque coadjuteur en 395 puis évêque à part entière en 396, fonction qu’il occupera jusqu’à sa mort en 430. C’est dans cette ville côtière qu’il fonde un monastère dans la maison épiscopale et rédige l’essentiel de son œuvre dont Les Confessions (son autobiographie spirituelle rédigée entre 397 et 401), La Cité de Dieu (rédigée entre 413 et 426 après le sac de Rome en 410 par les Wisigoths), et des centaines de lettres et de sermons.
Augustin d’Hippone meurt en 430 à l’âge de 75 ans, durant le siège d’Hippone par les troupes vandales de Genséric. Il est canonisé en 1298 et est reconnu comme docteur de l’Église (Doctor Ecclesiae, c’est-à-dire dont l’Église catholique reconnaît l’autorité exceptionnelle dans le domaine de la théologie) la même année par le pape Boniface VIII.

Image : © Dan Sloan – Statue funéraire et cubitus de saint Augustin au sein de la basilique à Annaba
Parmi les proches d’Augustin d’Hippone et les principales figures de l’histoire de la transmission de son legs, Possidius de Calama occupe une place essentielle. Originaire de Thagaste, il devient évêque de Calama (actuelle Guelma) et évolue au sein du milieu intellectuel, spirituel et monastique d’Hippone. Témoin des grandes tensions de son époque dont les controverses donatistes et les conflits religieux, il rejoint Augustin à Hippone lors de l’invasion vandale de 429. Présent à ses côtés jusqu’à sa mort en 430, il assure la transmission de son héritage en rédigeant La Vita Augustini, première biographie de l’évêque, contribuant ainsi de manière décisive à la préservation de son œuvre.
Avec une œuvre s’étendant entre autres à la philosophie, la théologie, l’exégèse biblique, ainsi qu’à la réflexion politique, Augustin d’Hippone développe une pensée majeure sur l’histoire et la société, notamment dans La Cité de Dieu, où il propose une lecture de l’histoire humaine structurée par l’opposition entre la cité terrestre, fondée sur l’amour de soi et la recherche des biens temporels, et la cité céleste, orientée vers l’amour de Dieu et le salut. Dans ses traités, sermons et lettres, il approfondit également des questions centrales de théologie chrétienne comme la grâce, le libre arbitre, le péché et la prédestination, tout en intervenant dans les grandes controverses de son temps, notamment contre le donatisme et le pélagianisme, et en défendant l’unité de l’Église ainsi que la paix sociale au sein de la communauté chrétienne. Il est aujourd’hui l’un des théologiens les plus influents du christianisme occidental, ayant façonné aussi bien la pensée médiévale que moderne.
Si la figure de saint Augustin d’Hippone s’inscrit aujourd’hui pleinement dans le patrimoine culturel national (l’Algérie a soumis une demande de classement à l’UNESCO des itinéraires augustiniens), son époque invite plus largement à une redécouverte approfondie de l’Antiquité tardive en Algérie. Cette période, marquée par de fortes dynamiques religieuses et politiques, reste encore largement à explorer, qu’il s’agisse des débats doctrinaux du christianisme ancien, notamment autour du donatisme de Numidie, ou des formes de continuité et de recomposition politique après la période romaine, illustrées par la persistance tardive de royaumes christianisés en Algérie, tels que ceux de l’Aurès, des Ucutumani ou d’Altava. Elle témoigne ainsi d’un passé multimillénaire riche et complexe, dont l’étude demeure essentielle pour mieux comprendre les profondes strates historiques du territoire.
Oeuvre mise en avant : Saint Augustin par Philippe de Champaigne, 1645









