Amoureux des hybridités culturelles et artiste engagé, Rachid Taha a tiré sa révérence dans la nuit du mardi au mercredi. Retour sur le parcours du chanteur qui a su incarner la flamme contestataire du raï et du rock.

Photo : Rachid Taha officiel

Originaire de Sig, non loin d’Oran, Rachid Taha passe son enfance en Algérie, bercé par les chansons issues du répertoire du raï. A l’âge de 10 ans, il émigre avec sa famille en France, tout d’abord en Alsace, dans les Vosges puis à Lyon et s’intéresse tout aussi bien au rock qu’à la musique d’Oum Kalthoum. Il travaille temporairement dans une usine, où il rencontre les frères Mohammed et Mokhtar Amini.

Avec ces derniers, Djamel Dif, et Éric Vaquer, il fonde en 1981 le groupe Carte de séjour. Le nom du groupe, dont Rachid Taha est le chanteur principal, annonce alors les thématiques qui sont abordées dans leur musique : immigration, expériences vécues par la communauté d’origine maghrébine dans un contexte de montée de l’extrême droite et mélange des cultures.

Ainsi, avec des titres comme Douce France, une reprise de la chanson de Charles Trenet, le groupe dévoile un catalogue profondément engagé, mêlant raï et rock punk. Le groupe participe à la Marche pour l’égalité et contre le racisme en 1983 et prend publiquement position contre les lois « Pasqua », « Stoléru » et « Bonnet ».

Photo : Rachid Taha officiel

L’engagement de Rachid Taha fait partie d’une lutte tous azimuts pour l’égalité et l’inclusion, puisqu’il ouvre aussi au même moment une boite de nuit à Lyon, nommée Le Refoulé, en réponse aux discriminations auxquelles beaucoup de jeunes faisaient face.

« À l’époque, à Lyon, comme partout ailleurs, l’entrée des boites de nuit était fermée aux Noirs et aux Arabes. J’ai donc créé cette boite, que j’ai appelée « Le Refoulé ». C’est ma manière de refuser le statut de victime, de choisir l’arme de l’humour. Il fallait trouver des réponses, des chemins de traverse. Finalement, le racisme nous poussait à aiguiser notre créativité. C’est d’ailleurs toujours le cas. »

Rachid Taha dans un entretien avec L’Humanité en novembre 2013

Suite à la séparation du groupe, Rachid Taha entame une carrière solo, avec l’album Barbès en 1991, écrit à Oran et enregistré avec Don Was aux États-Unis. Il sort ensuite les albums Rachid Taha (qui comprend notamment la chanson Kelma, reprise quelques années plus tard par Santana) et Olé Olé, tous deux produits par Steve Hillage.

En 1998, l’album Diwan le propulse sur la scène internationale. Il y revisite des morceaux phares du répertoire algérien, dont les chansons chaabi Ya Rayah et Ach Adani de Dahmane El Harrachi, rend hommage au chanteur bedoui Khelifi Ahmed avec Bent Sahra, et reprend El Menfi, popularisé par le chanteur kabyle Akli Yahyaten, dédié aux Algériens déportés en Nouvelle Calédonie à la fin du XIXème siècle.

 On ne peut s’ouvrir à l’autre qu’en ayant une conscience forte et épanouie de son identité.

La même année, Rachid Taha signe, avec les chanteurs de musique raï Khaled et Faudel, l’album live 1, 2, 3 Soleils de leur concert à Bercy, qui mêle des sonorités traditionnelles et modernes et revisite des classiques algériens, comme Abdelkader et des chansons des trois artistes. Le succès de l’album marque l’apogée de la popularité du raï et du chaabi sur la scène mondiale, et souligne la réussite de la formule du « métissage musical ».

Tu peux chanter le raï sur du reggae, sur de la techno, sur du blues… Il n’y a aucune règle.

Rachid Taha travaille ensuite sur de nombreux projets explorant la fusion des genres, dont une reprise dans son album Tékitoi d’une chanson du groupe punk britannique The Clash, avec le titre Rock el Casbah, et se produit en concert aux côtés de Mick Jones, Brian Eno et Patti Smith.

Rachid Taha publie en 2008 son autobiographie Rock la Casbah et reçoit en 2016 un trophée des Victoires de la musique pour l’ensemble de sa carrière. Son nouvel album, Believe, dont la sortie était prévue pour 2019, comprend des titres comme le morceau Je suis Africain. Avec humour et dérision, les œuvres de Rachid Taha bousculent le statu quo et prônent sans concession une ouverture à l’altérité. Artiste éclectique, il a su marier les influences pour un résultat qui défie le temps, tout en sauvegardant des joyaux du patrimoine culturel algérien.

Photo : Rachid Taha officiel, affiche pour un concert organisé par Yüka Tunis